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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 08:47

 

Anonyme fin XVIe ou début XVIIe Portrait d'un gentilhomme

Peintre britannique anonyme,
Portrait d'un gentilhomme
, fin du XVIe ou début du XVIIe siècle

Huile sur carton collée sur bois, 7 x 5,4 cm (10,8 x 9,5 x 1,9 cm avec le cadre),
Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection

 

François Joubert-Caillet fait partie des jeunes violistes dont la réputation va grandissant auprès des amateurs de musique ancienne, ce qui lui a valu d'être repéré par le label Ricercar pour lequel il a signé, à la rentrée 2013, un disque consacré à Johannes Schenck aux côtés, excusez du peu, de Wieland Kuijken. Collaborateur régulier de Clematis ou de la Cappella Mediterranea, il endosse à son tour le rôle de chef d'ensemble et réalise, à la tête de son consort nommé L'Achéron, un premier enregistrement dédié à Anthony Holborne intitulé The Fruit of Love.

S'il appartient à la période extrêmement florissante que fut, pour l'Angleterre des arts, le règne d'Elizabeth Ière, si son contemporain John Dowland, en lui dédiant la chanson I saw my ladye weepe figurant dans son Second Booke of Songs (1600), pouvait le désigner comme « the most famous Anthony Holborne », la biographie de ce musicien est aujourd'hui particulièrement lacunaire. On ignore tout de sa formation, dont on peut juste déduire des indices disséminés dans ses écrits qu'elle fut soignée ; peut-être est-il le jeune homme qui s'inscrivit, en mai 1562, à l'université de Cambridge – il aurait alors été âgé d'environ 17 ans puisqu'on le suppose né vers 1545 –, et fut admis, en novembre 1565, à faire son droit au sein de l'Inner Temple de Londres ? Le nom semble concorder avec celui préservé par les registres, mais aucune preuve formelle n'est venue, à ce jour, étayer cette hypothèse. La première date qui soit certaine est celle de son mariage, le 14 juin 1584 à Westminster, avec Elizabeth Marten, dont il aura au moins quatre enfants entre 1586 et 1596. On retrouve trace de son activité de musicien dès le début des années 1580, puisqu'il compose une Walter Earle’s pavan dédiée à ce virginaliste mort en 1581, et The Countess of Pembroke’s Funerals probablement à l'occasion de la mort de cette dernière, en 1588, tandis qu'une lettre écrite à Anvers en 1594 atteste que sa réputation de joueur de luth, de bandore et de cistre avait largement franchi les frontières de l'Angleterre. Son legs le plus important demeure cependant ses deux recueils imprimés, The Cittharn Schoole et Pavans, Galliards, Almains and other short Æirs..., Pavans Galliards Almains Anthony Holborne 1599publiés respectivement en 1597 et 1599 mais qui regroupent des pièces écrites sur une longue période, soit pour cordes pincées, soit pour consort. Entre les deux, en 1598, Holborne trouva le temps d'assurer une mission diplomatique aux Pays-Bas au profit de Sir Robert Cecil, l'influent ministre de la reine, auquel la femme du compositeur écrira à la fin de novembre 1602 pour lui faire part de ses inquiétudes concernant l'état de santé de son mari. Ses alarmes étaient justifiées puisque ce dernier rendit l'âme entre le 29 du même mois et le 1er décembre, des suites d'un refroidissement apparemment contracté lors d'une nouvelle ambassade.

Le recueil Pavans, Galliards, Almains and other short Æirs..., qui fournit la matière de cette anthologie, se compose de 65 pièces, dont 53 pavanes et gaillardes formant généralement couple, et des allemandes. Nombre de ces morceaux portent un titre plus ou moins explicite, souvent évocateur : My Selfe est, bien sûr, un autoportrait, The Funerals renvoie, comme on l'a vu, à un événement précis, on voit assez bien ce que peuvent désigner Lullabie ou The Sighes, mais qu'est-ce qui peut bien se cacher, par exemple, derrière l'image de The Fruit of Love, The Choice ou The Honie-Suckle ? Dans le même ordre d'idées, on peut se poser la question de savoir si ces œuvres qui épousent la forme des danses de leur époque sans en porter le nom et se fondent sur des élaborations polyphoniques complexes étaient vraiment conçues pour être dansées ou pour être écoutées. Mystère. Ce qui est, en revanche, certain, c'est qu'elles offrent un reflet parfait de la société qui les a vues naître, par leur raffinement extrême et leur atmosphère volontiers rêveuse qui entrent naturellement en résonance avec la poésie – songez à la noblesse de Sir Philip Sidney ou aux extravagances de John Donne – ou la peinture de la même époque, comme en attestent, par exemple, les portraits qui nous sont parvenus et jouent avec subtilité sur les registres de la proximité et de la distance. Des pages comme The teares of the Muses ou The image of Melancholly ne nous parlent-elles pas merveilleusement de ce règne d'Elizabeth Ière, où la mélancolie, pas nécessairement envisagée sous son aspect sombre d'ailleurs, était cultivée comme une fleur rare ?

L'Achéron n'est évidemment pas le premier ensemble à s'aventurer sur ces terres et il doit même y affronter la concurrence d'une pointure, puisque Jordi Savall et Hespèrion XXI ont déjà puisé dans le recueil de 1599 pour constituer une magnifique anthologie intitulée The teares of the Muses, publiée en 2000 par Alia Vox, aux temps heureux où cet encore jeune label s'intéressait plus à la musique ancienne qu'aux anthologies métissées ou à vocation vaguement encyclopédique. On en sera peut-être surpris, mais les nouveaux venus tiennent tête à leurs glorieux aînés avec beaucoup de panache et livrent une vision tout à fait séduisante des compositions de Holborne. Dans les deux cas, c'est la formation en broken consort, incluant donc plusieurs familles d'instruments (ici violes, luths, bandore, cistre et claviers) qui a été retenue, L'Achéron Éric Larrayadieumais François Joubert-Caillet a cependant fait le choix, à mon avis judicieux, d'écarter les percussions adoptées par Savall, dont la plus-value dans ce type de répertoire me semble discutable. Parfaitement soudé et cohérent, L'Achéron déploie, au fil des pages de ce programme, des lignes souples et pourtant fermement articulées, souvent d'une très grande beauté dans l'expression d'un lyrisme à la fois prégnant et retenu tout à fait en phase avec l'esprit des œuvres. Les musiciens s'y entendent pour camper une atmosphère et n'hésitent pas à user, par exemple, de la lenteur dans une pièce comme The Funeralls qui apparaît sous leurs archets comme une méditation sur la mort quand Savall, de son côté, avait adopté l'optique plus descriptive d'une marche funèbre, les deux options étant, à mon avis, défendables et complémentaires. D'une manière générale, François Joubert-Caillet est plus « extrémiste » que son aîné pour ce qui est du choix des tempos, globalement plus lents dans les pièces introverties, à mon goût les plus abouties de cette anthologie, et plus rapides dans les extraverties qui, pour séduisantes qu'elles soient, manquent parfois d'un rien de tension pour convaincre complètement. Il n'en demeure pas moins qu'en termes d'intelligence du répertoire, de maîtrise instrumentale et de coloris, L'Achéron est à la hauteur des enjeux de ces pièces qui exigent de leurs interprètes autant de finesse, de poésie que de sens de la construction, autant de qualités que l'on retrouve dans son prometteur premier disque.

 

Je vous recommande donc de goûter à votre tour à ce Fruit of Love qui vous permettra de découvrir, si vous ne les connaissez pas encore, des musiques aussi intéressantes que belles, et si elles vous sont plus familières, de les envisager avec un regard renouvelé. Puisse ce premier essai de L'Achéron ne pas demeurer sans lendemain, car tout est loin d'avoir été dit et exploré dans le domaine du répertoire pour consort ; la distance prise aujourd'hui avec ce dernier par ceux qui, hier, furent certains de ses grands serviteurs, qu'il s'agisse d'Hespèrion XX/XXI ou du Ricercar Consort, laisse une absence qu'il ne faudrait pas laisser s'installer trop durablement.

 

Anthony Holborne The Fruit of Love L'Achéron François JouAnthony Holborne (c.1545-1602), The Fruit of Love, pièces tirées de Pavans, Galliards, Almains and other short Æirs... (1599)

 

L'Achéron
François Joubert-Caillet, viole de gambe soprano & direction

 

1 CD [durée totale : 69'11"] Ricercar RIC 339. Ce disque peut être acheté sous forme physique en suivant ce lien et au format numérique sur Qobuz.com.

 

Extraits proposés :

 

1. The Choice

 

2. Hermoza

 

3. Paradizo

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Page de garde de Pavans, Galliards, Almains and other short Æirs... (1599), Londres, British Library

 

La photographie de L'Achéron est d'Éric Larrayadieu.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Jean-Luc Lamouché 06/07/2014 16:59


Bonjour à vous Jean-Christophe,


Avec un peu de retard, je tiens à signaler à nouveau cet excellent choix de musique ancienne - plus précisément élisabéthaine - fait par vos soins, faisant connaître cet ensemble L'Achéron et ses
douces sonorités "mélancoliques" (en ne nous laissant pas abuser par le sens que nous donnons habituellement à ce terme - comme vous l'expliquez très bien).


Je suis bien évidemment entièrement d'accord avec vous lorsque vous insistez sur le fait que, désormais, à côté des "anciens", il va falloir compter avec ces jeunes musiciens.


Amicalement

Jean-Christophe Pucek 06/07/2014 17:18



Bonjour Jean-Luc,


Comme je le dis souvent, il ne saurait être question de retard ici, puisqu'un compositeur mort au début du XVIIe siècle peut bien attendre quelques semaines de plus   Je vous remercie de vous être arrêté sur cette chronique et je continue de penser que l'on n'a pas fini d'entendre parler des
musiciens de L'Achéron après ces débuts prometteurs.


Belle fin de dimanche et bien amicalement.



Marie-Reine 17/05/2014 15:19


Voilà un billet on ne peut plus congruent à mon tout récent séjour en la Grande Île, cher Jean-Christophe. C'est que, ce même dimanche où vous publiiez votre beau billet, je visitais Pembroke
College, l'un des plus anciens colleges de Cambridge, dont les registres conservent le nom d'Holborne.


Je n'ai pas écouté ce disque en entier mais dans les extraits que vous en proposez, mention spéciale pour Paradizo, avec ses si délicates mesures d'introduction et sa pulsation large et
profonde qui laisse l'âme respirer à son aise.



With sighes but not teares, je vous embrasse très affectueusement. 

Jean-Christophe Pucek 18/05/2014 21:45



Figurez-vous que j'y ai songé, chère Marie-Reine, me disant que si vous veniez à passer par ici à votre retour, vous y trouveriez un écho des pensées qui vous ont suivie par-delà le Channel.
J'imagine sans mal que vous rentrez avec, dans votre besace, une belle provision d'émerveillements et d'émotions, tout comme ici, certain paon semé d'or a été accueilli avec un sincère élan de
bonheur et de reconnaissance.


Parmi les chroniques à venir, au moins une nous fera traverser une nouvelle fois la Manche, avec un répertoire et un ensemble qui nous sont chers, à vous et à moi


Je vous remercie sincèrement pour ce mot et votre présence toujours attentive, et je vous embrasse très affectueusement moi aussi.



Michèle 08/05/2014 17:21


Et j'ai, deux fois vainqueur, traversé l'Achéron ....


Je vais aller sur le site, le lien entre Orphée et le groupe m'intrigue toujours ... est-il voué à certaines musiques ?


Celle-ci a su charmer, au sens fort !


 


 

Jean-Christophe Pucek 08/05/2014 19:56



De par sa constitution même, L'Achéron va essentiellement se vouer à la musique du XVIIe siècle, même si des élargissements et des adaptations sont possibles, à l'image de ce qu'a fait Jordi
Savall avec Hespèrion XX puis XXI, pour aller un peu au-delà de cette limite temporelle. Mais le répertoire pour consort est tellement vaste que j'espère que ces jeunes et brillants musiciens
vont nous offrir quelques beaux inédits.


Belle soirée à vous, chère Michèle.



Tiffen 07/05/2014 21:40


Bonjour cher Jean-Christophe ,


J'ai lu votre chronique, comme d'habitude merveilleusement écrite et accessible .


J'ai écouté ensuite les extraits, ils sont tous beaux  mais il y en a un qui me touche plus particulièrement, c'est Hermoza, qui porte bien son nom d'ailleurs.


Alors au risque de me répéter, merci mille fois cher Jean-Christophe pour ces moments si beaux et si .......... si tout quoi !(J'en perds mes mots)


Une bise du mercredi


Tiffen


 


 

Jean-Christophe Pucek 08/05/2014 13:55



Bonjour chère Tiffen,


Ainsi, vous écoutez Holborne presque nuitamment ? Vous avez bien raison, le crépuscule convient assez bien, je crois, à cette musique souvent en demi-teintes. J'aime beaucoup Hermoza moi
aussi, mais certaines de mes pièces préférées ne sont pas présentes dans cette chronique, afin de laisser des surprises à ceux qui achèteront ou iront écouter le disque.


Un tout grand merci pour votre mot, votre présence et votre enthousiasme, très appréciés comme toujours.


Une bise pour accompagner votre jeudi


Jean-Christophe



Frédérique 07/05/2014 20:35


Bonjour Jean-Christophe,


merci pour votre titre sensible qui portait déjà le frisson de la suite, et merci pour tout. Les mots ne sont pas tellement à la hauteur après avoir écouté la musique, pas non plus après vous
avoir lu. Mais merci, sincèrement. 


Frédérique

Jean-Christophe Pucek 08/05/2014 14:06



Bonjour Frédérique,


Trouver un titre qui donne l'envie au lecteur de pousser la porte d'une chronique est tout sauf une sinécure, et je suis toujours heureux lorsqu'un lecteur me dit que j'y suis parvenu. Tout comme
vous, je crains toujours d'être à court de mots lorsqu'il s'agit de parler de la musique et des émotions qu'elle suscite; c'est un défi qui se renouvelle à chaque nouveau billet, comme celui dont
je vais entamer la rédaction dans le courant de cet après-midi.


Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot et vos encouragements.


Bel après-midi à vous.


Jean-Christophe



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