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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 17:27

 

carl spitzweg touristes anglais campanie

Carl Spitzweg (Unterpfaffenhoffen, 1808-Munich, 1885),
Touristes anglais en Campanie
, c.1845.

Huile sur papier, 50 x 40 cm, Berlin, Alte Nationalgalerie.

 

Si l’on sait généralement que l’Allemagne a produit, tout au long du XIXe siècle, nombre d’œuvres de musique de chambre pour toutes sortes de formations, la frénésie opératique qui régnait en France dans la première moitié de ce même siècle a souvent occulté une activité qui ne se pratiqua pourtant pas que dans sa seconde partie. Le disque de l’ensemble Osmosis, que vient de publier Ramée, rapproche intelligemment deux nonettes créés de chaque côté du Rhin, celui de Louis Spohr et celui de George Onslow, partitions à la fois jumelles et représentatives de la transition entre deux esthétiques.

 

Il semble bien, sans que l’on puisse déterminer qui en fut l’inventeur, que le nonette soit apparu simultanément sous la plume de plusieurs compositeurs, puisque la même année 1813 voit Franz Schubert signer Eine kleine Trauermusik pour neuf instruments à vent (D.79) et Louis Spohr son Nonette en fa majeur, dans lequel il choisit d’associer vents – flûte, hautbois, clarinette, cor, basson – et cordes – violon, alto, violoncelle, contrebasse –, une distribution qui sera reprise à l’identique par George Onslow.

Il convient de dire quelques mots sur Spohr qui, comme beaucoup de ses contemporains, notamment Beethoven, adopta la mode de franciser son prénom, Ludwig, en Louis. Né dans une famille aisée à Braunschweig en 1784, il fut naturellement encouragé par des parents tous deux musiciens dans cette voie et devint un virtuose du violon, acclamé comme tel lors de la tournée qu’il entreprit en Allemagne en 1804. louis spohr 1815Maître de chapelle à Gotha de 1805 à 1812, puis chef de l’orchestre du Theater an der Wien à Vienne de 1813 à 1815, il se lie alors avec Beethoven dont il jugera sévèrement les œuvres de maturité. Le refus, par l’institution viennoise, de son opéra Faust, créé par Weber (qui s’en souviendra dans son Freischütz) à Prague en 1816, le conduit à démissionner ; employé jusqu’en 1822 à Francfort, il est ensuite nommé à Cassel où il reste jusqu’à sa mort en 1859. Spohr, regardé comme le compositeur allemand le plus important de son temps à partir de la fin des années 1820, puis vilipendé et éclipsé par la génération romantique montante (Schumann le traitera de « noble mollusque »), laisse plus de 270 œuvres, entre autres, 9 symphonies achevées, 18 concertos pour violon, des opéras et oratorios, ainsi que de nombreuses pages de musique de chambre. Son Nonette, écrit pour le violoniste et marchand Johann Tost, qui s’était assuré de l’exclusivité de sa musique de chambre durant trois ans, dans la tonalité agreste de fa majeur (songez à Symphonie Pastorale de Beethoven), reste, par sa clarté structurelle et sa fluidité mélodique, assez nettement ancré dans le meilleur style classique. Mais on y sent aussi pointer, au détour de telle ou telle tournure, particulièrement dans les zones d’ombres et les incertitudes créées par certaines phrases laissées en suspens de l’Adagio, ou, plus fugitivement, dans quelques lueurs menaçantes du Scherzo, une esthétique plus nettement romantique.

Avec George Onslow, le pas est allégrement franchi. Je reviendrai un jour sur ce compositeur qui, depuis quelques années, commence à émerger d’une longue période d’oubli et dont on s’aperçoit enfin de l’importance dans le paysage musical français de la première moitié du XIXe siècle. Ce fils d’un aristocrate anglais exilé en France est né à Clermont-Ferrand en 1784 et y est mort en 1853. henri grevedon george onslowIl a eu la chance de ne pas avoir à compter sur la musique pour subsister, ce qui lui a permis de faire une carrière d’amateur, au sens noble du terme, se formant, pour le piano, auprès de Dussek à Londres et, pour la composition, auprès de Reicha à Paris. S’il rêvait, comme la majorité de ses contemporains, d’un succès dans le domaine lyrique qui ne lui sourit jamais, il laisse, en revanche, quatre très intéressantes symphonies, accueillies, à l’exception de la Première (1831), avec autant de circonspection en France que de succès en Allemagne, et un catalogue important, en qualité comme en quantité, de musique de chambre. On a souvent fait reproche à Onslow, non sans quelque raison, de composer ses symphonies comme de la musique de chambre ; son Nonette, écrit en 1849 à la suite du succès de l’audition parisienne, le 28 novembre 1847, de celui de Spohr, relève, lui, clairement d’une conception symphonique, qui éclate dès son accord initial. L’œuvre n’est pas totalement exempte de traits classiques, comme le montre l’élégance de l’Andantino à variations qui constitue son troisième mouvement, mais son geste souvent théâtral, voire opératique, sa virtuosité exigeante, ses humeurs extrêmement changeantes, fait encore souligné par l’emploi de la tonalité de la mineur, lui insufflent un indubitable esprit romantique.

 

L’interprétation que livre l’ensemble Osmosis (photographie ci-dessous) de ces deux partitions dégage un charme immédiat qui fait oublier la rigueur toute classique de leur construction. Il semble qu’il s’agisse du premier enregistrement à utiliser des instruments « d’époque », les choix organologiques faisant l’objet d’un argumentaire développé dans le livret du disque, et il tient toutes les promesses qu’on est logiquement en droit d’attendre d’une telle démarche. Les textures sont légères tout en conservant du corps, le discours est conduit avec souplesse et allant, les couleurs, surtout, sont d’un très grand raffinement, rappelant souvent la chaude et douce lumière qui nimbe les sous-bois en automne. osmosisUn des autres atouts de ce disque est de parvenir à adopter un ton notablement différent pour traiter les deux œuvres qu’il documente et de faire ainsi percevoir à l’auditeur, d’autant mieux s’il inverse l’ordre des œuvres proposé par le disque, la nette évolution des sensibilités intervenue durant les 36 ans qui séparent leur création respective. Si le Nonette de Spohr est abordé avec une élégance de touche et un esprit de conversation piece (au sens pictural du terme) parfaitement en phase avec son caractère encore très imprégné de classicisme, la tension imprimée à celui d’Onslow rend pleinement justice au souffle romantique qui le traverse, tout en le tempérant avec ce soupçon de retenue propre à la musique française. La vision d’Osmosis s’impose donc par l’intelligence avec laquelle elle a été pensée et le soin qui marque sa réalisation ; très équilibrée, à la fois subtile et pleine de naturel, qualificatifs qui pourraient définir également la prise de son signée par Rainer Arndt, elle permet à l’auditeur de se replonger dans cette atmosphère à la fois distinguée et conviviale que l’on imagine être celle des salons et d’y passer un agréable moment que la musique, si elle ne s’embarrasse certes pas d’élans métaphysiques sans pour autant sombrer dans la fadeur, rehausse d’une délicieuse aura d’intimité.

Voici un disque de musique de chambre réussi qui permet de redécouvrir deux œuvres d’une facture très achevée rendues au plus près de leurs couleurs d’origine. On espère maintenant qu’il sera permis à l’ensemble Osmosis d’aborder d’autres pièces de ce type, dont le XIXe siècle fut prodigue, celles de d’Anton Reicha, Ferdinand Ries ou Louise Farrenc, pour ne citer que quelques exemples, car la pertinence et la fraîcheur de son approche donne incontestablement envie de l’entendre à nouveau dans ce répertoire.

 

louis spohr george onslow nonets osmosisLouis Spohr (1784-1859), Nonette en fa majeur, opus 31. George Onslow (1784-1853), Nonette en la mineur, opus 77.

 

Osmosis :
Kate Clark, flûte, Ofer Frenkel, hautbois, Nicole van Bruggen, clarinettes, Helen MacDougall, cor, Benny Aghassi, basson, Franc Polman, violon, Elisabeth Smalt, alto, Jan Insinger, violoncelle, Pieter Smithuijsen, contrebasse.

 

1 CD [durée totale : 69’03”] Ramée 1007. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. George Onslow, Nonette, op.77 :
[I] Allegro spirituoso

2. Louis Spohr, Nonette, op.31 :
[III] Adagio

 

Illustrations complémentaires :

Louis Spohr en 1815, lithographie anonyme.

Pierre Louis Henri Grévedon (Paris, 1776-1860), George Onslow, 1830. Lithographie, 32 x 24 cm, Paris, Bibliothèque Nationale de France.

La photo de l’ensemble Osmosis est reproduite d’après le livret du disque.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Henri-Pierre 30/11/2010 19:22



Et si tu n'es pas sage, n'oublie pas mon cher ami, que j'ai une autrre acception du terme à ton service



Jean-Christophe Pucek 30/11/2010 20:19



Mais je ne suis pas sage, mon ami, tu devrais le savoir depuis le temps, mais, promis, je ne dirai rien non plus de ce que tu sais



cyrille 30/11/2010 16:50



Une belle promenade musicale qui, en cette nivale saison, adoucit une certaine mélancolie ambiante. Ces deux extraits sont emprunt d' une poésie sincère, profonde et sans artifice. Comme celui,
tout aussi essentiel, écrit par Louise Farrenc.


Écouter cette promenade me pousse à reprendre l' écriture d' un certain Quintette pour Basson, laissée en " dormance " forcée après mon retour d' Avignon ...


Bisous mon J.Ch



Jean-Christophe Pucek 30/11/2010 18:12



Je suis ravi, cher Cyrille, de te voir rappeler ici les mânes de Louise Farrenc, pour laquelle, tu le sais, j'ai une grande tendresse. J'espère qu'Osmosis osera enregistrer son Nonette,
je crois que ce serait une belle et intéressante expérience. Outre les émotions que les musiques proposées dans ce billet ont pu te procurer, je suis ravi qu'elles t'aient donné l'envie de
reprendre la composition de ton Quintette pour basson : ce billet, tout modeste qu'il soit, avait donc son utilité


Bisous à toi, mon ami.



Henri-Pierre 30/11/2010 14:53



J'aime de coeur les nonettes et leur idéale détermination qui fermera à jamais leur jeunesse dans le tombeau couventin.
J'aime sur la langue le goût de ces délicieux petits beignets dits nonettes.


J'aime de toutes mes oreilles ces deux nonettes qui, se riant des frontières, dialoguent si harmonieusement.


Vivent les nonettes.



Jean-Christophe Pucek 30/11/2010 17:45



Tu auras donc passé en revue toutes les formes de nonettes, qu'elles s'écoutent, qu'elles se croquent ou qu'il soit, au contraire, interdit d'y planter les dents, mon ami Je les goûte toutes aussi pour différentes raisons, et je suis heureux que Spohr et Onslow, dialoguant chacun sur leur rive du
Rhin, aient su te séduire.



Ghislaine 28/11/2010 20:10



J'ai lu, relu très attentivement. J'en retiens de très intéressantes informations sur un paysage musical que je connaiss trop mal. Et j'ai écouté, ré-écouté et écouté encore.


Comme Marie, j'en garde une envie soudaine de nonettes, mmmmm


Oui mais voilà, pour le reste, le charme n'agit pas Pas sur moi, et je le déplore infiniment. Et pourtant j'ai
beaucoup d'affection pour la musique d'Onslow.


Tu ne m'en veux pas mon JC ? Ce que je dis là repose, cela va de soi, sur une perception toute personnelle et ne
signifie aucunement, à ce titre, que cet enregistrement n'est pas une réussite.


Je t'embrasse fort mon JC, très fort. Merci, à nouveau, pour ton travail acharné au service de la musique et de ses interprètes.



Jean-Christophe Pucek 28/11/2010 20:27



Bon, je me console en me disant que d'autres compositeurs proposés ici sauront plus aisément trouver le chemin de ton coeur, Carissima Mais il est vrai que ce disque t'entraîne vers des terres qui ne te sont pas particulièrement familières et avec lesquelles je
sais que tu n'as pas d'affinités prononcées J'ai, pour ma part, découvert deux oeuvres que je ne connaissais pas grâce
à ce disque, et, pour tout dire, je me suis autant régalé qu'avec les nonettes qu'évoquait Marie, dégustant cette musique sans prétentions (car, comme je l'ai rappelé, il ne faut pas y voir, à
mon sens, de dimensions métaphysiques) comme une promenade d'automne, quand les jours sont encore dorés et cléments.
J'espère qu'un jour cette musique viendra te prendre aussi par la main pour t'entraîner sur les sentiers à la fois agrestes et raffinés qu'elle se propose d'emprunter.


Un grand merci pour ce commentaire, Carissima, et je t'embrasse très fort moi aussi.



Marie 28/11/2010 19:18



Ah ! les nonettes ... savoureuses pâtisseries sauf qu'il n'y en a pas neuf par paquet. Irrévérencieux pour les musiciens ? Ils me pardonneront, ils sont délicieux.



Jean-Christophe Pucek 28/11/2010 19:48



J'en mange deux tous les matins pour mon petit-déjeuner, chère Marie J'espère que la musique t'a parue aussi savoureuse
que ces pâtisseries ?



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