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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 18:13

 

johannes jelgerhuis rzn librairie warnars

Johannes JELGERHUIS RZN
(Leeuwarden, 1770-Amsterdam, 1836),
La librairie de Pieter Meijer Warnars à Amsterdam
, 1820.
Huile sur toile, 48 x 58 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

« Il y avait deux hommes en moi, et je ne l’avais pas compris. Le bon M. Pâques, le coiffeur bien coiffé, le bonhomme dont on se moque et que ses amis imitent au dîner mensuel des grands coiffeurs. Et un autre, qui existait aussi et que je ne voyais pas quand je me regardais dans la glace. Un Adolphe Pâques qui n’avait pas mon visage, pas ma stature, qui ne me ressemblait pas, mais qui était moi, aussi : celui qui lisait à haute voix les pages de M. de Chateaubriand. » Chapitre IX, p. 82.

 

Que peuvent bien cacher les portes obstinément closes du placard d’Adolphe Pâques, ce jeune et talentueux coiffeur qui déploie tous les trésors de son art pour conserver son allure de génie dans le vent au célébrissime mais vieillissant François-René de Chateaubriand (1768-1848) ? Quels liens particuliers se sont tissés entre ces deux hommes qui se meuvent dans des univers a priori aussi radicalement opposés ? Le Coiffeur de Chateaubriand, le nouveau roman d’Adrien Goetz nous propose, avec une malice non dénuée de tendresse, de pénétrer dans l’intimité imaginée des dernières années d’un des écrivains les plus adulés de son temps.

 

Adolphe Pâques a réellement existé, on peut même circonscrire son parcours qui, s’il ne lui avait pas permis de décoiffer un des plus fameux écrivains de la première moitié du XIXe siècle, serait sans doute demeuré fort obscur, entre deux bornes chronologiques : 1816-1906. L’artiste coiffeur, ainsi qu’il se définit lui-même, laisse à la postérité des mémoires ainsi qu’un tableau représentant la chambre natale de Chateaubriand, confectionné avec les cheveux qu’il récupérait après en avoir délesté l’écrivain, au service duquel il fut de 1840 à sa mort, en 1848. C’est donc à une période importante, celle de la rédaction finale des Mémoires d’outre-tombe, dont la première lecture publique de la première partie avait eu lieu chez Madame Récamier en février-mars 1834, et au sujet du contenu desquelles s’agitait le monde littéraire, que le roman d’Adrien Goetz, tissé d’autant de fils réels qu’inventés, s’attache.

francois rene chateaubriand girodet triosonLe rôle d’Adolphe Pâques auprès de Chateaubriand, s’il se résume, dans un premier temps, à lui conserver une chevelure aussi proche que possible de celle immortalisée par Girodet-Trioson dans un fameux tableau présenté au Salon de 1810 (ci-contre), va bientôt devenir celle d’un homme de confiance, qui informe l’écrivain des derniers potins, sur lequel ce dernier essaie maintes pages de ses Mémoires, et qui prête une oreille compatissante à Céleste, laquelle tente d’oublier le rôle subalterne qu’elle joue dans l’existence de son génie de mari à grands renforts d’aumônes, d’oiseaux exotiques et de chocolat. Le coiffeur n’est cependant pas totalement celui qu’imaginent les époux Chateaubriand ; s’il mène une vie d’époux modèle auprès de la pétillante et musicienne Zélie, il possède la particularité de pouvoir mémoriser des pages entières des livres qu’il lit, en particulier ceux de son prestigieux client auquel il voue une admiration sans bornes.

L’apparente tranquillité de l’écrivain entré en son hiver va bientôt être bouleversée une ultime bouffée de printemps ; elle se prénomme Sophie, une superbe et libre mulâtre de Saint-Malo, admiratrice avec laquelle Chateaubriand entretient une relation épistolaire et qu’il finit par inviter à Paris, sous prétexte de revigorer les souvenirs de sa ville natale. Logée chez le couple Pâques, la jeune femme va réveiller l’ardeur amoureuse de l’écrivain et éveiller Adolphe à lui-même en lui faisant prendre conscience de sa nature secrète, dont le romantisme s’oppose à la lisse bonhommie de son quotidien. En s’immisçant dans l’étroite complicité qui lie l’auteur et son coiffeur, Sophie va faire basculer ce dernier, qui s’est instantanément épris du rêve qu’elle représente et ne supporte pas la bonne fortune, réelle ou supposée, de son employeur auprès d’elle, vers la jalousie, puis la haine.

 

johannes jelgerhuis rzn librairie warnars detailAdrien Goetz, historien de l’Art, est un familier de la période romantique, dont il sait mettre en valeur les multiples facettes avec beaucoup d’acuité, ainsi qu’en atteste un de ses précédents romans, La Dormeuse de Naples (Le Passage, 2004, réédité en poche chez Points). Malgré la large part qu’y tient l’invention, son Coiffeur de Chateaubriand, dont l’intrigue est soutenue par une véritable connaissance du contexte de l’époque, n’en demeure ainsi pas moins parfaitement crédible. Cette histoire bâtie autour de la fascination que peut exercer une figure célèbre, entraînant l’admirateur vers les dernières extrémités, est riche en rebondissements dont celui, préparé dès l’entrée par l’achat d’un fusil à silencieux, n’est pas l’essentiel. Écrit sans temps mort et dans une langue parfaitement maîtrisée, Le Coiffeur de Chateaubriand est, au meilleur sens du terme, un roman rossinien, en ce qu’il est mené avec une grande efficacité dramatique et sans lourdeur, sans que sa légèreté de touche rime pour autant avec superficialité. Si ce livre regorge, en effet, de nombreux moments enlevés avec beaucoup de finesse et un humour parfois mordant, dans certaines de ses pages s’insinuent également des effluves plus mélancoliques, ceux que peuvent faire naître les élans du cœur qui, tendres ou violents, ne trouveront pas d’assouvissement, ou le sentiment d’impuissance devant le temps qui s’enfuit en emportant avec lui mille possibilités d’être qui ne seront pas vécues.

Un livre attachant, dont je vous recommande chaudement la lecture.

 

coiffeur chateaubriand adrien goetzAdrien GOETZ, Le Coiffeur de Chateaubriand, roman, 174 pages. Paris, Grasset, 2010. ISBN : 978 2 246 76021 4.

 

Accompagnement musical :

Gioacchino ROSSINI (1792-1868), Il barbiere di Siviglia, mélodrame bouffe en deux actes (1816), sur un livret de Cesare Sterbini (1784-1831) :

Acte I, scène 1 : « Largo al factotum » (Figaro)

 

Leo Nucci, baryton.
Orchestra del Teatro comunale di Bologna.
Giuseppe Patanè, direction.

 

rossini barbiere siviglia nucci bartoli patane deccaIl barbiere di Siviglia. 3 CD Decca 425520-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Illustration complémentaire :

Anne-Louis GIRODET de ROUSSY-TRIOSON (Montargis, 1767-Paris, 1824), Portrait de Chateaubriand méditant sur les ruines de Rome, 1808. Huile sur toile, 120 x 96 cm, Saint-Malo, Musée d’Histoire et d’Ethnographie.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Signets
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commentaires

Danièle 05/02/2012 22:04





Que j’aurais aimé rencontrer ce virevoltant coiffeur ! Avec un grand talent, Adrien Goetz en fait un personnage si attachant, avec son enthousiasme et sa naïveté, sa conscience malmenée et
son humour attendri, jamais cynique, sa curiosité toujours en éveil et sa subtile analyse du monde qui l’entoure. C’est un homme tourné vers les autres, mais qui commence par se juger
lui-même ; il regrette ses défauts mais les assume, et ne sous-estime pas ses qualités. C’est le comportement le plus honnête qui soit.


J’ai aimé cette manière de dérouler l’intrigue, par petites touches, deux pas en avant, un pas en arrière, de mêler la grande et la petite histoire, de donner de l’importance à de petits riens,
mais qui ont tant d’importance dans la balance du bonheur au quotidien. Non, l’important n’est pas la gloire posthume, cette gloire qui finalement gâche les dernières années du grand écrivain.
C’est le coiffeur, avec sa dualité, qui est dans le vrai, parce qu’il aime la vie, et tire les leçons des épreuves qui en font inévitablement partie, comme le Tartarin-Sancho/Tartarin-Quichotte
de Daudet.


Et maintenant ? Et bien, je vais attendre le bon moment pour relire Chateaubriand, bien sûr !!!! 

Jean-Christophe Pucek 09/02/2012 17:52



Je trouve que vous avez une approche très juste du personnage du coiffeur et de la façon dont Adrien Goetz conduit son récit, Danièle. C'est peut-être ce qui explique que le regard que le lecteur
porte sur Adolphe Pâques n'est pas seulement amusé mais finit par être attendri, parce que l'auteur a réussi à lui conférer une véritable épaisseur humaine.


Je n'ajoute rien de plus à vos lignes que je trouve trop parfaitement senties pour risquer de les amoindrir en les paraphrasant maladroitement, si ce n'est, bien entendu, pour vous remercier
d'avoir pris le temps de les déposer ici.



Henri-Pierre 26/05/2010 09:25



Euh, décidemment je prends goût aux "retours", je dois avoir l'esprit de l'escalier. J'oubliais de dire que l'illustration toute d'atmosphère d'élégance feutrée, on dirait "tellement chic"
aujourd'hui, est en parfaite adéquation avec ce que dût être ce coiffeur qui sût que l'heure des coiffures à domicile était révolue et qu'il fallait "ouvrir des salons", élégants par égard
à la clientèle fortunée mais discrets pour ne pas les froisser dans leur propension à se penser "au-dessus".
En revanche le faste extraverti du coiffeur de Rossini me semble peu révélateur de notre Figaro introverti. M'en voudras-tu ?



Jean-Christophe Pucek 30/05/2010 15:56



En fait, la musique de Rossini a été choisie pour aller avec le caractère enlevé du récit, tandis que l'illustration principale dit plus nettement l'amour des livres, mais aussi l'atmosphère un
rien comploteuse qui sous-tend le récit : il fallait bien ces deux expressions assez opposées pour rendre compte de la richesse de ce livre



Henri-Pierre 26/05/2010 09:18



Il est quelques jours, après avoir lu cet ouvrage offert par l'affection qui flaire si bien ce qui me convient, je lui ai donné le repos vitré des étagères gardiennes des émotions sur
papier.
Je n'ajouterai rien à ton analyse si pertinente sinon que dès le début j'ai souri de ce mot de "coiffeur coiffé" ; en effet, depuis toujours, pour stigmatiser les bellâtres qui soignent de trop
leur mise pour épater la galerie, je dis : "il y a pire en terme d'élégance que de "faire garçon coiffeur", c'est de "faire garçon coiffé".
Bon, soyons plus sérieux, ce livre offre un portrait vrai que le fictif l'emporte ou non sur le fond de réel, il montre qu'un "subalterne", un figaro valet-confident des gens du monde, peut
recéler des trésors de vraie sensibilité discrète et tue, que sa vie, sous les apparences d'une continuité étale et confortable, vibre, s'emporte, se déchire et s'abîme.
A l'inverse, l'homme à la sensibilité affichée et qui en fait son glorieux fonds de commerce peut se révéler un être préoccupé de lui et de lui seul, le dernier amour qu'il croit éprouver étant
plus une tentative d'abolition de sa vieillesse qu'un véritable élan vers un autre.
Je retiens de ce livre que noblesse et dignité ne sont pas l'apanage d'une caste mais la grâce d'une vertu personnelle, et ce, quelle que soit la condition sociale.
Un de mes proches amis ayant droit à blason porte pour devise accolée ses armes : "virtus sola nobilitas".



Jean-Christophe Pucek 30/05/2010 15:53



Il m'est bien difficile d'ajouter quoi que ce soit à ton commentaire, cher Henri-Pierre, tant il démontre à quel point tu as, à mon sens, saisi les ressorts de ce récit si bien enlevé qu'on en
oublierait presque qu'il dépeint également, avec une ironie non dépourvue d'amertume, des aspects moins riants de la nature humaine. La noblesse n'est effectivement pas affaire de statut ou de
caste, et c'est heureux, ne trouves-tu pas ?



myriam 16/05/2010 19:45



Ah, voici un billet bien réjouissant ! Dès la musique d'entrée, cher Jean-Christophe, on se sent d'humeur festive et vous donnez vraiment envie de découvrir ce livre. Que ne racontons-nous pas à
nos coiffeurs ? révélateurs de nos états d'âme ?...



Jean-Christophe Pucek 16/05/2010 19:52



Pour le moment, chère Myriam, tous les gens qui ont, sur mon conseil, lu ce livre en ont été enchantés. Et vous avez raison, le coiffeur est, bien souvent plus qu'un habile manieur de ciseaux (de
tondeuse, pour ma part ), un véritable confident.


Bien amicalement.



Marie 14/05/2010 12:12



Pour retrouver cette librairie splendide, j'irai voir sur place si elle existe toujours ...



Jean-Christophe Pucek 14/05/2010 13:13



Et tu me diras si elle toujours là ? Le choix de cette illustration ne se comprend parfaitement que lorsqu'on a lu le livre



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