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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 17:51

 

francisco de zurbaran coupe d eau et une rose sur une assie

Francisco de Zurbarán (Fuente de Cantos, 1598-Madrid, 1664),
Coupe d’eau, rose et assiette d’argent
, c.1630.

Huile sur toile, 21,2 x 30,1 cm, Londres, National Gallery.

 

Il est des figures qui nous accompagnent depuis si longtemps que l’on finit par les croire immortelles. Si certains se souviennent de ce qu’ils faisaient et du lieu où ils se trouvaient le 11 septembre 2001, je n’oublierai pas le léger brouillard et les feuilles jaunies qui habillaient les rues de Douai, ce 23 novembre 2011, alors que mes pas se hâtaient vers le musée de la Chartreuse. « Montserrat est morte », ce simple message envoyé par une amie m’a laissé tellement incrédule que je l’ai immédiatement rappelée pour lui demander s’il ne s’agissait pas d’une méprise. Ce n’en était pas malheureusement pas une. Ainsi, la voix qui me laissait muet de stupeur à l’écoute des Chants de la Sibylle, celle en compagnie de laquelle je chantonnais Su la cetra amorosa, s’est à jamais éteinte, même si son écho ne m’a guère quitté depuis cette annonce.

 

L’histoire de Montserrat Figueras est celle d’une réussite musicale d’autant plus exemplaire qu’elle ne doit rien à la facilité ou aux compromissions. Imagine-t-on le courage et la passion qui portaient la jeune femme tout juste mariée, en 1968, à celui qui serait le compagnon de toute une vie, Jordi Savall, pour qu’elle décide de quitter Barcelone, où elle était née le 15 mars 1942, afin d’aller vivre avec lui, au sein de la Schola Cantorum de la lointaine Bâle, sa passion pour la musique ancienne dont l’absence, en Espagne, de structures adaptées ne lui permettait pas de faire son métier ? La superbe harmonie qui se dégageait de ce couple devenu bientôt famille avec la naissance d’Ariana (1972) puis de Ferran (1979), perceptible dans l’émouvant enregistrement les réunissant tous les quatre, Du temps et de l’instant (Alia Vox, 2005), ne doit pas faire oublier ce qu’il lui a fallu de ténacité et d’investissement pour fonder, en 1974, Hespèrion XX, puis le faire vivre et prospérer ainsi que les autres ensembles qu’il avait engendrés, en explorant des répertoires plus ou moins totalement tombés dans l’oubli. Jusqu’au terme de sa vie, Montserrat Figueras aura porté haut cette flamme de la musique ancienne, la faisant progressivement dialoguer de plus en plus avec les répertoires issus d’autres cultures, avec une détermination et une dévotion à son art que rien, sinon les affres du cancer qui l’a finalement emportée, ne pouvaient briser.

montserrat figuerasIl serait trop facile, comme on l’a quelquefois lu ou entendu, de réduire la place de la soprano à celle d’une égérie dont le rôle principal aurait été de soutenir les projets souvent ambitieux de son mari. Il suffisait de les observer quelques brefs instants lorsqu’ils étaient tous deux sur scène pour comprendre que leur complicité était celle d’égaux marchant d’un même pas, unis par un amour, une foi inébranlable dans la musique qu’ils servaient. Indissociables et pourtant distincts, suffisamment humbles pour mettre au service de l’autre toute l’étendue de leur talent. Pour vous en convaincre, écoutez Lux Feminæ, ce disque d’une irradiante beauté dont le soin apporté à la conception et à la réalisation témoigne de l’importance qu’il revêtait aux yeux de Montserrat Figueras, tandis que le souffle qui l’anime révèle à quel point elle l’a porté avec une infinie tendresse, et sentez comment Jordi Savall, dont le nom n’apparaît sur la pochette qu’au milieu de celui des autres musiciens mais dont la présence attentive est, à chaque seconde, la main posée sur l’épaule pour donner ce qu’il faut de courage, déploie pour elle les trésors de son art, offrant à sa voix un écrin amoureusement ciselé. Et quelle voix ! Pas de celles qui cherchent à en imposer par de vaines pirouettes techniques en sacrifiant l’expression, mais, tout au contraire, d’une éloquence telle que la force pénétrante de sa douceur parvient à plonger en quelques secondes l’auditeur dans les affres d’une indicible mélancolie, comme dans les bouleversants El Testament d’Amèlia du disque Cançons de la Catalunya mil.lenària ou Hor ch’è tempo di dormire de Merula, à lui ensoleiller l’âme, ou à lui transmettre le tremblement d’effroi qui saisit le croyant devant le spectacle du Jugement dernier dépeint dans ces Chants de la Sibylle avec lesquels Montserrat Figueras a su si parfaitement faire corps qu’on peine à imaginer ces prophéties aux lueurs de tonnerre chantées par une autre interprète. Un timbre diapré, à parts égales, de moirures d’une infinie luminosité et de lambeaux de nuit, fascinant car parfois traversé de lueurs inquiétantes tout en demeurant d’une limpidité et d’une fraîcheur de source, un chant empli des voix du passé dans lesquelles il puisait l’inextinguible vitalité et la tendresse infinie offertes ensuite en partage aux auditeurs.

Le legs discographique de Monserrat Figueras est important, en quantité comme en qualité ; il constitue un trésor assez inépuisable d’émotions mais aussi d’enseignements vers lequel mélomanes et musiciens reviendront souvent pour nourrir leur réflexion et leur sensibilité. Le souvenir de cette femme radieuse et discrète n’a pas fini de nous accompagner et ne s’éteindra que lorsque mourra le soleil.

 

Quelques conseils d’écoute pour retrouver Montserrat Figueras :

 

lux feminae montserrat figuerasLux Feminæ, 900-1600. Choix d’œuvres célébrant l’image de la femme au travers de 700 ans de musique, cette anthologie est sans doute un des disques les plus émouvants de la chanteuse, qui l’a entièrement conçu.

 

1 SACD Alia Vox AVSA 9847. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extrait proposé :

Texte : Sainte Thérèse d’Avila (1515-1582)/Musique : Moxica (Cancionero Musical de Palacio, XVe-XVIe siècles) : Alma, buscarte has en Mi

 

Le Chant de la Sibylle :

Une série de trois enregistrements envoûtants, dont seul le premier des deux volumes parus chez Astrée, respectivement en 1988 et 1996, a été réédité :

el cant de la sibilla catalunya montserrat figueras jordi sEl Cant de la Sibil.la – Catalunya. 1 SACD Alia Vox AVSA 9879. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

el canto de la sibilla II galicia castilla montserrat figueEl Cant de la Sibil.la – Galicia, Castilla. 1 CD Fontalis/Auvidis ES 9942. À rééditer.

 

Le troisième est couramment disponible :

el cant de la sibilla mallorca valencia montserrat figuerasEl Cant de la Sibil.la – Mallorca, València (1400-1560). 1 SACD Alia Vox AVSA 9806. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

cancons de la catalunya millenaria montserrat figueras jordCançons de la Catalunya mil.lenària. Une anthologie tirée du chansonnier catalan, proposant des musiques tour à tour nobles, réjouies ou d’une mélancolie poignante transcendées par le pouvoir d’une voix qui, en en épousant les moindres inflexions, les rend incroyablement frémissantes.

 

1 SACD Alia Vox AVSA 9881. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

tarquinio merula su la cetra amorosa montserrat figueras joTarquinio Merula (1595-1665), Su la cetra amorosa, arie e capricci. Cet enregistrement de musique italienne, paru à l’origine en 1993 sous étiquette Astrée, est bouleversant de bout en bout grâce à la faculté que possèdent les interprètes à habiter chaque pièce avec une conviction qui laisse sans voix. Mention spéciale à Hor ch’è tempo di dormire, chanson spirituelle sur un rythme de berceuse qui referme le programme et pour laquelle Montserrat Figueras avait une tendresse particulière.

 

1 SACD Alia Vox AVSA 9862. Ce disque peut-être acheté en suivant ce lien.

 

Extrait proposé :

Hor ch’è tempo di dormire, canzonetta spirituale sopra alla nanna

 

Illustration complémentaire :

La photographie de Montserrat Figueras est de Lionel Bonaventure pour l’AFP.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Pour mémoire
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commentaires

Cristophe 13/12/2011 13:07


Jordi Savall était invité hier sur France Inter entre 17h et 18h. Montserrat Figueras a été brièvement évoqué et, surtout, on a pu l'entendre chanter. L'émission est encore en ligne :


http://www.franceinter.fr/emission-le-grand-entretien-jordi-savall

Jean-Christophe Pucek 13/12/2011 18:06



Merci pour ce complément, Cristophe, je suis certain que ceux de mes lecteurs qui n'étaient pas au courant de la diffusion de cette émission l'apprécieront.


A bientôt, ici ou sur vos terres, où je prends un vrai plaisir à me promener.



Henri-Pierre 12/12/2011 15:27


Le bodegon de Zurbaran où la tendre délicatesse d'une fleur illumine de toute son émouvante fragilité la sobriété esentielle des autres élémnts dit déja tout ; il me semble indécent
d'ajouter quoi que ce soit.
Sauf que le magnifique portrait de Monserrat ramène aussi aux Saintes pâles et intenses de ce même grand peintre.
Hay soles que jamas mueren (Il est des soleils qui ne meurent jamais)

Jean-Christophe Pucek 14/12/2011 07:51



J'ai choisi ce tableau de Zurbaran, qui m'est cher depuis que je le connais, pour le silence qui s'en dégage et qui, mieux que bien des tableaux religieux, me semble inciter au recueillement.


On a dit beaucoup de choses depuis la mort de Montserrat Figueras, et, comme toujours, ceux qui l'avaient découverte la veille ont tenté de faire croire qu'elle leur était familière, hypocrisie
mondaine très rapidement et très heureusement démasquée. A ceux pour lesquels sa présence était un bonheur renouvelé à chaque disque ou à chaque concert, sa disparition reste, aujourd'hui encore,
incroyable et douloureuse. Puisse, comme tu le souhaites, ce soleil ne jamais s'éteindre.



Diane Brouard 02/12/2011 21:06


Je veux vous remercier d'avoir su avec des mots si expressif et suggestifs, exprimer et partager avec tous ce que nous ressentons du départ soudain et bouleversant d'une si merveilleuse
artiste. N'écoutant que peu la musique ancienne et mon temps d'avantage dévolu à la musique du xxe siècle je savais néanmoins qu'elle et Jordi Savall réalisaient un apport colossal à la
musique et je n'ai pu m'empêcher de pleurer sur une si belle femme (dans tous les sens du terme) et à l'ère de chagrin que cela allait signifier pour sa famille. Et puis la mort brutale
(avec un an pour préavis) est une injustice et c'est terrible pour ceux qui reste. La lecture de la "confession" de votre coeur et de votre esprit sur ce que vous pensez d'elle fait un baume sur
notre coeur d'auditeur attristé. Merci.

Jean-Christophe Pucek 03/12/2011 18:01



C'est moi qui vous remercie très sincèrement pour votre commentaire, Diane. Voyez-vous, un peu plus d'une semaine s'est écoulée depuis la mort de Montserrat Figueras et je n'ai pas fini de
mesurer le vide que son absence laisse au coeur de ceux qui aiment la musique ancienne et, au-delà, la musique tout court lesquels, tout comme vous, rencontrent tôt ou tard cette personnalité
d'exception. Comme vous avez raison de souligner également la brutalité de cette disparition, dont j'imagine dans quel état de désarroi elle a dû laisser une famille si harmonieusement unie - je
pense, en écrivant ces mots à la terrible dissonance sur laquelle entre la Messagère dans l'Orfeo de Monterverdi, Ahi, caso acerbo.


Bien cordialement.



Nicole Pistono 30/11/2011 20:59


Cher Jean-Christophe,


Je viens seulement de lire ton billet, et je voudrais te dire combien j'ai partagé ton émotion en lisant tes lignes et en écoutant les extraits que tu as soigneusement choisis. Même si je
connaissais cette grande dame, je n'avais pas mesuré à quel point elle était unique. Et les commentaires, souvent touchants, prouvent à quel point elle a su atteindre chaque auditeur au plus
profond de lui-même. C'est peut-être parce qu'elle mettait toute son âme dans son chant qui, grâce aux enregistrements, ne s'éteindra jamais tout à fait. Elle aura une place de choix dans ma
nouvelle discothèque et je suis sûre qu'à chaque fois que je l'écouterai, je penserai à ce billet et je te dirai encore merci de me l'avoir fait retrouver, même si c'est en de bien tristes
circonstances.

Jean-Christophe Pucek 01/12/2011 16:20



Chère Nicole,


Tu as parfaitement résumé ce qui fait la magie de Montserrat Figueras : cette immense artiste savait apporter la musique à son public avec tant d'humilité que chacun pouvait avoir la sensation
qu'elle ne s'adressait qu'à lui. Sa mort a mis en pleine lumière l'attachement réel que son attitude, trop rare dans le monde de la musique, avait su créer; comme l'a écrit un de mes amis, «
aujourd'hui, nous sommes tous un peu orphelins ».


N'hésite pas, si tu le peux et le souhaites, à te procurer les disques que j'ai cités dans cette chronique, je te garantis que tu ne le regretteras pas et qu'ils deviendront rapidement de fidèles
compagnons.


Belle fin de journée à toi et à bientôt.


Amitiés.



Jeanne Orient 30/11/2011 07:06


Quelle émotion que cet hommage à Montserrat Figueras..."ces moirures d'une infinie luminosité" continuent à nous draper grâce à vous. Vous savez mon émotion en apprenant son départ. Une
infinie
tristesse. Doublement. Il est des combats que je n'aime voir perdre. Et puis, novice en musique, je tiens à garder ceux que je connais. Depuis l'annonce de sa mort, je suis un peu errante à
la
recherche de ceux qui pourraient parler encore d'elle et surtout ceux qui partagent l'émotion de son départ. C'est chez vous cher Jean-Christophe qu'elle a reçu le plus bel hommage. Celui
d'un
homme qui "l'aimait". Vous avez parlé d'elle avec tant de luminosité malgré votre tristesse, que j'ai l'impression quelle est venue en douce vous lire. Puis elle a penché sa tête et ses longs
cheveux ont fait des arabesques sur votre page. Merci infiniment pour cette émotion que vous nous avez fait partager. Un hommage d'une infinie tendresse. Pardon d'avoir été longue.

Jean-Christophe Pucek 30/11/2011 09:01



Je sais, chère Jeanne, les différentes raisons qui font que la mort de Montserrat Figueras trouve en vous un écho tout particulier. J'ai tenté de lui rendre un hommage aussi sobre que possible
afin que trop de débordements personnels ou de formules ne masquent pas ce qui est, à mes yeux, l'essentiel : le remarquable parcours d'une musicienne d'exception et d'une femme d'une humanité
bouleversante.


Je pense qu'il faut, plus que jamais, écouter ses disques, comme, par exemple, ce lumineux Lux Feminae auquel elle tenait tant, et les faire partager autour de nous afin que vive sa
mémoire.


Très belle journée, mes amicales pensées vous accompagnent.



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