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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 07:57

 

Francesco Trevisani Apollon et Daphné

Francesco Trevisani (Capodistria, 1656-Rome, 1746),
Apollon et Daphné
, 1er tiers du XVIIIe siècle

Huile sur toile, 73 x 59,5 cm, Saint-Pétersbourg, Musée de l'Ermitage

 

Contrairement à ce que pourraient laisser croire les médias, spécialisés ou non, 2013 ne marque pas que l'anniversaire de ces deux mastodontes que sont Wagner et Verdi. Comme, pour des raisons similaires, les célébrations Händel reléguèrent à l'arrière-plan, en 2009, celles dédiées à Haydn, les commémorations de la mort de Gesualdo (1566-1613) et de Corelli (1653-1713) ont été largement éclipsées par les tenants du « tout à l'opéra » qui font hélas aujourd'hui la pluie et le beau temps dans le monde de la musique. Je vous propose donc, le temps de trois chroniques que j'ai souhaité illustrer avec trois tableaux de Francesco Trevisani dont on sait que le compositeur, très amateur de peinture, possédait des œuvres et qu'il côtoya à la cour du cardinal Ottoboni, de nous arrêter sur trois parutions importantes consacrées à Corelli.

A tout seigneur, tout honneur, l'une d'entre elles concerne ce qui demeure aujourd'hui le recueil le plus connu de ce musicien au catalogue délibérément réduit, aussi bien en termes de volume (six opus numérotés et une petite quinzaine de pièces isolées) que de genres abordés (uniquement instrumentaux) : l'Opus 6, composé de douze concerti grossi, dont le fameux n°8 en sol mineur « fatto per la notte di Natale. » S'il n'est pas l'inventeur de cette forme qui voit dialoguer deux groupes instrumentaux, un concertino composé de solistes et un ripieno faisant intervenir tout l'orchestre, dont les musicologues attribuent la paternité au trop négligé Alessandro Stradella (1639-1682), auteur, dans les années 1675, d'une Sonata di viole con concertino di desi violini et leuto & concerto grosso di viole (à écouter ici, sous la direction d'Enrico Gatti, Arcana A79, 1998) non liée à une œuvre vocale, Corelli fut sans nul doute le premier à apporter ses lettres de noblesse à un genre qui devait connaître un grand succès dans une large partie de l'Europe baroque, à la notable exception de la France, et, chose plus rare, perdurer jusqu'à une époque récente, puisque au XXe siècle, des compositeurs comme Martinů (1937), Vaughan Williams (1950) ou, plus proche de nous, Philip Glass (1992) en livrèrent leur vision.

Jan van Douven Arcangelo CorelliCorelli, en perfectionniste qu'il fut toujours, prépara soigneusement l'édition de ce qui devait être son opus ultimum en vue de la publication duquel il signa, en 1712, un avantageux contrat avec l'éditeur Estienne Roger, installé à Amsterdam. Le recueil, paru posthumément en 1714, reprend sans doute, en partie, du matériel plus ancien ayant fait l'objet d'un patient travail de réécriture, puisqu'un compositeur comme Georg Muffat (1653-1704), qui fit une partie de son apprentissage sous la direction de Corelli et fit paraître, en 1682, son Armonico Tributo rassemblant cinq concerti grossi, nous dit avoir entendu, lors de son séjour à Rome au tout début des années 1680, de telles œuvres écrites par son maître. Faisant la part belle aux concertos d'église (da chiesa, dont la succession des mouvements est d'ordinaire lent/vif/lent/vif), ici au nombre de huit, plutôt qu'aux concertos de chambre (da camera, de forme plus libre et remarquable surtout par ses mouvements inspirés de la danse), regroupés dans une section finale intitulée « Preludii, Allemande, Corrente, Gighe, Sarabande, Gavotte e Minuetti... Parte seconda per Camera », cet Opus 6 apparaît comme une synthèse des possibilités offertes par la forme du concerto grosso, déclinées en douze modèles parfaitement pensés et offerts comme autant de modèles d'équilibre, tant du point de vue de l'architecture que de celui de l'expression, plus variée que ce que laisse supposer une approche superficielle. Plus que jamais, Corelli s'y affirme comme un musicien apollinien, maître de la conduite du discours et de son élaboration polyphonique, mais également soucieux de ménager des contrastes qui lui apportent une animation qui, si elle n'est pas spectaculaire, s'impose par sa redoutable efficacité.

Gli Incogniti Amandine Beyer Metz 2012 (1)L'Opus 6 a naturellement attiré l'attention des ensembles « historiquement informés » qui lui ont consacré florilèges et intégrales. Parmi ces dernières, même s'il faut mentionner pour mémoire la tentative de relecture, étouffant hélas sous les maniérismes, de Fabio Biondi (Opus 111, 1996), deux tenaient la tête de la discographie depuis une vingtaine d'années ; la première, dirigée par Trevor Pinnock (Archiv, 1988), très classique et parfaitement maîtrisée paraît manquer aujourd'hui de folie, même si sa clarté peut encore séduire, tandis que la seconde, légendaire, qui voit Chiara Banchini et Jesper Christensen à la tête d'un Ensemble 415 constitué de 39 musiciens pour se rapprocher des effectifs courants de l'orchestre du cardinal Ottoboni (Harmonia Mundi, 1992), adopte un parti-pris résolument différent, en misant sur une sensualité sonore et une animation qui font souvent défaut à sa prédécessrice. Élève de Chiara Banchini, Amandine Beyer a choisi de graver sa version, où elle dirige Gli Incogniti dont le nombre a été, pour l'occasion, porté à 18, lors de deux concerts donnés en février 2012 à l'Arsenal de Metz et corrigés par trois sessions de raccords. Elle réussit le tour de force de conjuguer tout ce qui faisait le prix des deux « grandes » versions qui l'ont précédée et livre, après écoute comparée, l’interprétation la plus convaincante qui ait été gravée, à ce jour, de l'Opus 6. Les douze concerti grossi, ainsi que la Sinfonia et la Sonata a quattro très judicieusement proposées en complément, sont abordés avec une énergie, une conviction et une aisance dont on imagine sans mal de quel travail de fond sur la mise en place et la structuration des œuvres elles découlent. Gli Incogniti Amandine Beyer Metz 2012 (2)Partout, le trait est net, l'articulation impeccable et les ressources dramatiques nées de l'opposition entre concertino et ripieno exploitées avec une intelligence et un instinct également confondants. A-t-on jamais entendu ces pages, y compris le ressassé Concerto pour la nuit de Noël, animées par un tel souffle et traversées, parfois jusqu'à une délicieuse ivresse, par tant de chant et de danse ? La dimension arcadienne de l'inspiration de Corelli a également été parfaitement comprise, ce qui nous vaut des moments plein de tendresse et d'une luminosité que n'aurait pas reniée Claude, mais elle ne tombe jamais dans la fadeur ou le narcissisme, car la tension qui anime cette lecture, dont il faut saluer la réalisation très réactive du continuo, ne faiblit jamais. On se régale d'entendre les pupitres dialoguer, de l'évident plaisir qu'ont les musiciens à s'écouter mutuellement et à jouer ensemble, de cette approche sans forfanterie superflue où les solistes rayonnent sans avoir à se livrer à la moindre gesticulation et où l'orchestre dispense sa chaleureuse présence et ses couleurs avec un naturel qui a un parfum d'évidence.

incontournable passee des artsJe regarde, côte à côte sur leur bout d'étagère, le plastique usé du boîtier de l'Opus 6 de l'Ensemble 415 qu'effleure aujourd'hui le cartonnage encore lisse de celui des Incogniti. Bien sûr, ce dernier a fait prendre quelques rides à son glorieux aîné, bien sûr, si l'on doit conseiller aujourd'hui une version de ces concerti grossi, c'est vers celle d'Amandine Beyer que l'on se tournera sans hésiter, tant elle semble réunir toutes les qualités que l'on peut attendre dans l'interprétation de ce répertoire. Cependant, il me semble qu'il existe, entre ces deux réalisations si différentes, des liens tellement évidents qu'elles se complètent plus qu'elles se concurrencent, et en allant de l'une à l'autre, on prend conscience qu'on n'a pas assisté à un évincement, mais à un passage de témoin.

 

Corelli Concerti grossi Opus 6 Gli Incogniti Amandine BeyerArcangelo Corelli (1653-1713), Concerti grossi, opus 6, Sinfonia WoO 1 de l'oratorio Santa Beatrice d'Este, Sonata a quattro en sol mineur WoO 2

 

Gli Incogniti
Amandine Beyer, violon & direction

 

2 CD [69'31" et 75'26"] Zig-Zag Territoires ZZT 327. Incontournable de Passée des arts. Ce double disque peut être acheté sur le site de l'éditeur en suivant ce lien ou ici.

 

Extraits proposés :

 

1. Concerto da chiesa en ré majeur op.6 n°4 :
[I] AdagioAllegro

 

2. Concerto da camera en ut majeur op.6 n°10 :
[II] Allemanda : Allegro

 

3. Concerto da chiesa en ré majeur op.6 n°7 :
[III] AndanteLargo

 

4. Concerto da camera en fa majeur op.6 n°12 :
[V] Giga : Allegro

 

Illustrations complémentaires :

 

Jan Frans van Douven (Roermond, 1656-Düsseldorf, 1727), Arcangelo Corelli, c.1697. Huile sur toile, Berlin, Stiftung Preussiche Schlösser und Gärten

 

La photographie (fractionnée en deux parties) de Gli Incogniti est extraite de la vidéo de présentation du projet Corelli, réalisée par Alban Moraud.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Michèle 12/10/2013 17:11


dont "on sait" que le compositeur, très amateur...


 


Ah ! ce petit "on", tantôt incluant "vous"et 'moi', tantôt désignant "certains", bien informés, que je ne nommerai pas,
tantôt accusant dans le vague telle ou telle autorité, ou les temps calamiteux, tantôt voilant modestement et par prétérition l'érudition du chroniqueur...


 


Enfin désormais nul "Passant" par ici ne l'ignorera  plus !



Devançant cette nuit de Noël, italienne ou pas, faisons notre petite liste !

Jean-Christophe Pucek 13/10/2013 16:53



Il est bien pratique, ce petit « on » dont on dit par chez moi qu'il est un c**, Michèle J'essaie toujours qu'il ne
soit pas exclusif et ne laisse personne sur le bord du chemin, je m'en voudrais que l'on achève un billet en s'en sentant exclus.


Si jamais vous trouvez Amandine et ses Incogniti dans votre petit soulier, j'espère qu'il vous donneront autant de bonheur qu'à moi. Vous me direz ?


Belle fin de journée à vous et merci pour votre mot.



cyrille 10/10/2013 18:40


Dans ce concert d'hommages verdiens comme wagnériens - pour lesquels nombre de "mélomanes" se pâment (voire même éclairent, hélas, la fameuse locution latine Asinus asinum fricat) et
dont je soupçonne la plupart n'en connaître des deux musiciens rien ou presque - il est, donc, heureux et oxygénant ici (mais, le contraire m'eut étonné, mon ami) de retrouver ces si beaux
Concertos grossos de l'Op.6 de Corelli ; littéralement passé en effet à la trappe des célébrations commémoratives, si ce n'est cet enregistrement par Gli Incogniti et Amandine Beyer que tu mets
en lumière. D'ailleurs, il semble également que Britten en ce centenaire de la naissance, soit tout autant quasiment ignoré...


On suivra par conséquent avec beaucoup d'intéret les deux autres chroniques que tu nous concoctes :-) 


Belle soirée et des bises.

Jean-Christophe Pucek 13/10/2013 17:04



Avec les commémorations, c'est toujours le même problème, ami Cyrille : un ou deux grands noms cachent tous les autres et j'aurais pu citer, au rang des oubliés, aussi bien le peintre Gerrit Dou
que Denis Diderot, dont le tricentenaire raté est une honte absolue qui devrait faire rentrer sous terre les édiles nationaux comme locaux (je songe, pour ces derniers, à ceux de Langres), s'il
leur restait un tant soit peu d'honneur. Quelque chose me dit qu'on va bien rigoler l'année prochaine...


En tout cas, cet Opus 6 constitue vraiment un très bel hommage à Corelli et le succès, tant public que critique, qu'il rencontre a quelque chose, pour moi, de profondément rassérénant. Puissent
Amandine Beyer et ses musiciens continuer ainsi longtemps sur la voie de l'excellence.


Des bises et bonne fin de dimanche, mon ami.



giuliani 08/10/2013 19:49


Quelle eau pure ! C'est une version pleine de fraîcheur et de délicatesse que vous nous proposez là. Oui, je ferme les yeux et me laisse envahir. C'est le plus beau des gâteaux d'anniversaire
que vous pouviez offrir à Corelli. Un gâteau aux multiples parts, je déguste celle que vous m'offrez et ne peux m'empêcher de penser que, de toutes les versions, c'est peut-être celle qu'il
aurait préférée... Chissà... Merci mille fois, cher Jean-Christophe ! 

Jean-Christophe Pucek 08/10/2013 21:35



Un gâteau à trois étages – façon tranche napolitaine, sauf que Corelli ne l'était pas et que ce dessert n'a rien d'italien, malgré son nom –, chère Simone, dont les deux à venir seront plus
chambristes mais, je l'espère, vous sembleront tout aussi savoureux que celui offert par Amandine Beyer et ses Incogniti. J'espère que cet Opus 6 de rêve accompagnera longtemps les vôtres.


Belle fin de soirée à vous et bien amicalement.



Marie 08/10/2013 17:00


Ni grand ni petit (public), j'ai beaucoup de chance de découvrir les numéros qui me faisaient défaut. Le plaisir des oreilles dépasse celui de la Connaissance. merci.

Jean-Christophe Pucek 08/10/2013 21:29



Vu que je sais quelle version tu possèdes de certains de ces Concerti grossi, bien chère Marie, j'imagine que tu as dû avoir l'impression de ne pas entendre la même musique, me trompé-je
? Je suis, en tout cas, ravi de ce plaisir des oreilles dont tu fais état et qui demeure un des buts avoués de ce blog.



AnnickAmiens 08/10/2013 09:30


C'est ce que j'ai fait ... j'ai laissé ton site ouvert et j'ai dégusté. Ce que je fais quand j'ai un vrai coup de coeur. Oui, merci aux musiciens, merci à toi pour ce partage.


Bonne journée

Jean-Christophe Pucek 08/10/2013 21:23



Il faut savoir prendre son temps pour mieux l'offrir à ce qui nous semble important, Annick, et j'ai grand plaisir à savoir que ces petits extraits ont su te parler.


Très belle fin de soirée et merci.



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