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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 09:08

 

akseli gallen kallela lake keitele
Akseli Gallen-Kallela (Pori, Finlande, 1865-Stockholm, 1931),
Le Lac Keitele, 1905.
Huile sur toile, 53 x 66 cm, Londres, National Gallery.
(cliché © The National Gallery)

Jean Sibelius (1865-1957), « le plus mauvais compositeur du monde » selon le mot de René Leibowitz, est un homme de ruptures et de solitudes dont la production, si l’on excepte son Concerto pour violon (opus 47, composé en 1903, révisé en 1905), malheureusement trop souvent défiguré par des solistes soucieux d’y déployer une esbroufe dont il n’a que faire, peine depuis toujours à s’imposer en France et, plus globalement, dans les pays latins. Le corpus des symphonies, composé entre 1899 (1ère) et 1924 (7e, une 8e symphonie fut détruite par le compositeur dans le courant des années 1930), évolue d’une esthétique encore clairement romantique à un style de plus en plus condensé et austère.

Au centre de cette production trône la 4e Symphonie en la mineur, sans doute la plus mal-aimée, la plus « difficile », la plus exigeante, en tout cas, pour l’auditeur. Composée entre la fin de 1909 et 1911, l’œuvre a été mal accueillie dès sa création, le 3 avril 1911 à Helsinki. « Musique cubiste », « musique du XXIe siècle », elle laissa le public perplexe et désorienté, sentiments qui perdurèrent malgré les efforts de quelques chefs courageux, dont Arturo Toscanini, pour l’installer au répertoire. jean sibeliusIl faut dire que Sibelius développe, dans cette partition atypique, une écriture qui, en dépit de sa cohérence, paraît extrêmement rêche et fragmentée ; en dehors de la fin du mouvement lent, tout épanchement lyrique est impitoyablement brisé, livrant l’impression globale d’un paysage désolé, minéral, inquiétant. Pourtant, une écoute attentive dévoile une sensibilité si écorchée vive qu’elle ne parviendrait à s’exprimer qu’au travers d’un quasi-mutisme, comme si le caractère extrêmement intime de ce que le compositeur a à délivrer à l’auditeur nécessitait d’inventer un langage indirect, tout d’allusions et d’accrocs sonores, comme on hoquette quand on a trop pleuré. Le dernier mouvement tentera de renouer avec un peu plus d’optimisme, mais son élan se trouvera, au fil de l’avancée du discours, de plus en plus compromis, aboutissant à un finale rempli d’amertume s’achevant sur huit rappels désolés de la tonalité dominante de la mineur dans un sentiment de totale résignation.
Le troisième mouvement, Il tempo largo en ut dièse mineur, que j’ai choisi de vous présenter est sans doute le plus « abordable » des quatre qui constituent la symphonie. Il procède par agrégation progressive des éléments thématiques et accumulation d’une tension émotionnelle qui ne va se libérer que dans la seconde partie du morceau (ici de 6’ à 8’03”), en deux explosions qui font songer aux mouvements lents d’Anton Bruckner (1824-1896), que Sibelius admirait et dont l’Adagio de la 7e Symphonie en mi majeur (1881-83), affectivement très chargé, est écrit lui aussi dans la tonalité d’ut dièse mineur. Coïncidence ? Cet Il tempo largo constitue, en tout cas, une magnifique méditation qui émerge lentement du silence, parvient, à force de volonté, à déployer ses ailes et, brisée par cet effort, se réfugie, mue par un mouvement de reflux, en des régions proches de l’extinction. Significativement, et ceci constitue un autre parallèle troublant avec ce que dit l’Adagio de la 7e Symphonie de Bruckner, Sibelius demanda expressément que ce mouvement soit interprété lors de ses funérailles.

paavo berglundJe souhaite dédier ces quelques lignes à la mémoire de Paavo Berglund, mort le 25 janvier 2012, et dont vous écoutez en ce moment même un extrait du dernier enregistrement intégral – le troisième – qu’il réalisa des symphonies de Sibelius, un compositeur dont il était un serviteur mondialement respecté. Ce violoniste de formation, né à Helsinki le 14 avril 1929, avait, dès l’âge de 20 ans, rejoint les rangs de l’Orchestre de la Radio finlandaise dont il prendra la direction de 1962 à 1971 avant d’assurer celle du Bornemouth Symphony Orchestra de 1972 à 1979, une phalange qu’il conduira à un niveau d’excellence reconnu. Tout en dirigeant ponctuellement de nombreuses formations de niveau international, comme, entre autres, le Philharmonique de Berlin ou l’Orchestre de Cleveland, Paavo Berglund avait choisi d’ancrer la plus grande part de son activité au Nord de l’Europe, puisqu’il fut successivement chef de l’Orchestre Philharmonique d’Helsinki (1975-1987), de l’Orchestre Philharmonique royal de Stockholm (1987-1991), puis de l’Orchestre royal danois (1993-1998), avec lequel il enregistra une splendide intégrale des symphonies de Carl Nielsen. L’homme était réputé extrêmement exigeant et rigoureux, voire un peu rude, tant envers les musiciens qu’envers lui-même, n’hésitant pas à critiquer ses propres interprétations et interrogeant inlassablement les sources. Incontestable champion des compositeurs nordiques, il laisse également des témoignages sur le répertoire russe – principalement Chostakovitch et Rachmaninov – ainsi qu’une intégrale des symphonies de Brahms, mais sa manière pétrie de lyrisme puissamment décanté n’est peut-être jamais aussi éloquente que dans Sibelius, dont il semble s’être imprégné comme bien peu de l’univers, au point de donner à ses lectures la force de l’évidence. Son ultime vision du cycle de ses symphonies à la tête de l’Orchestre de Chambre d’Europe, par la lumière crue que l’allègement des effectifs et du son (une cinquantaine de musiciens jouant avec un vibrato soigneusement contrôlé) permet de projeter sur les œuvres et une hauteur de vue constante, demeure un sommet, escarpé et rocailleux sans doute, mais où passe un souffle d’autant plus puissant qu’il ne se nourrit d’aucun effet superflu.

Jean Sibelius (1865-1957), Symphonie n°4 en la mineur, opus 63 :
3e mouvement : Il tempo largo

Chamber Orchestra of Europe
Paavo Berglund, direction

jean sibelius symphonies chamber orchestra europe berglundSymphonies (intégrale). 4 CD Finlandia records 3984-23389-2. À rééditer.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Pour mémoire
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commentaires

Pierre Benveniste 09/10/2013 07:45


Merci, Jean Christophe, pour cette réponse. J'ai lu le billet et je comprends très bien votre point de vue. Je possède une modeste collection de coffrets qui me sont précieux, je pense en
particulier à Antigona de Traetta dirigé par Christophe Rousset, magnifique objet dont la présentation est à la hauteur de la musique ou encore la superbe intégrale Haydn (Hélas inachevée).
Devant effectuer des comptes rendus d'opéra et de récitals, je suis maintenant obligé d'acquérir instantanément la musique correspondante et pour cela je me suis abonné à un medium spécialisé qui
me permet d'écouter beaucoup de musique et de télécharger l'oeuvre de mon choix. C'est très pratique mais comme vous le dites si bien, au bout du compte, il ne reste rien.


Je vous souhaite une très bonne journée


Piero 

Jean-Christophe Pucek 13/10/2013 17:09



Je comprends tout à fait les contraintes qui sont les vôtres, Piero, et c'est vrai qu'en tant que chroniqueur essentiellement de disques, je suis nettement plus « favorisé » sur ce point,
puisque, sans ce support, je ne peux pas faire grand chose. Vous ne m'aviez pas dit que vous écriviez, je suis ravi de l'apprendre et y vois une juste reconnaissance de l'étendue des
connaissances que chacune de vos interventions ici révèle.


Je vous souhaite une belle fin de journée et vous dis à bientôt.



Pierre Benveniste 08/10/2013 08:51


Je prends connaissance de cette page seulement maintenant alors que je m'intéresse beaucoup à la musique de Sibelius. Lorsque je découvris la symphonie n° 4, je connaissais déjà les trois
premières. Cette audition de la n° 4 produisit un choc, notamment cet extraordinaire premier mouvement avec des dissonances surprenantes aux cordes interrompues par d'étonnants choeurs de cuivres
qui curieusement me font penser à certains passages d'Olivier Messiaen. On est bien loin des superproductions en technicolor, du folklore national, catégories dans lesquelles, la musique de
Sibelius est souvent cantonnée. Par sa densité, sa concision et sa rigueur, elle est avec la 6ème en ré mineur ma préférée de Sibelius.


Permettez-moi, Passée des Arts, de relever un point, sur lequel il semble que vous ayez une opinion très tranchée, qui traduit probablement mon ignorance et que je préfère aborder ici. Quelle
différence existe-t-il entre la musique téléchargée mp3 et celle issue d'un support physique?


Merci d'avance et à bientôt.


Pierre 


 

Jean-Christophe Pucek 08/10/2013 22:03



Je suis également très amateur de la musique de Sibelius, Pierre, elle a un côté à la fois très minéral et très « vaste » qui me parle beaucoup. En bon baroqueux, je n'avais presque jamais
entendu la moindre note de Sibelius avant la fin des années 1990 et je suis arrivé jusqu'à elle grâce à un documentaire consacré au compositeur, dans lequel on entendait le Finale de la 5e
Symphonie, présenté d'une façon qui m'avait touché à l'époque. J'ai fait l'acquisition de cette intégrale de Berglund peu de temps après, presque par hasard, un soir, dans un célèbre magasin
de disques des Champs Élysées. Le coup de cœur pour la 4e, qui devrait être une œuvre dont la « modernité » de langage devrait me rebuter, a été immédiat, tout comme pour la 6e
— nous avons ce point en commun. J'aime, dans l'approche de cette ultime intégrale de Berglund, l'absence d'anecdote, la concentration et la densité de cet orchestre peu vibré. On est
heureusement très loin de la chantilly post-romantique qui dégouline de toutes parts.


Pour ce qui est de ma position, effectivement très claire, sur le téléchargement (surtout en mp3, compte tenu de la perte de signal que ce format occasionne), elle tient à une conviction très
simple. A mes yeux, un disque est l'exact équivalent d'un livre et je ne me vois pas être un jour devant des étagères qui, au lieu de volumes en papier, n'offriraient que des alignements de clés
USB ou de disques durs. Un disque physique, comme un livre, a une histoire, une dimension affective qu'un fichier téléchargé, que l'on peut aujourd'hui ré-obtenir à volonté, n'aura jamais. J'ai
bien conscience que mon attitude n'est pas dans l'air du temps, mais je vous avoue que ce dernier m'indiffère assez. Je me suis d'ailleurs exprimé à ce sujet dans ce billet, qui vous a
sans doute échappé et vers lequel je me permets donc de vous renvoyer, si vous le souhaitez, bien entendu.


Je vous souhaite une belle fin de soirée et vous dis à bientôt.



cyrille 05/02/2012 13:48


Oeuvre pour laquelle je me souviens que tu as déjà écris quelques lignes sur Jardin (si je ne m'abuse ?). 


Il y aurait tant à dire à propos de cette extraordinaire Symphonie en La mineur, sa "symphonie psychologique" dira Sibelius, la décrivant comme "un manifeste contre la musique contemporaine. Elle
n'a rien, absolument rien d'une pièce de cirque". 


Une page dans laquelle une inquiétude diffuse et la présence de la Mort est prégnante de bout en bout, nonobstant de radieux rayons de lumière (furtifs dans le 1er mouvement ou bien dans le
final bouleversant du 3e mouvement) qui viennent temporairement éclairer une partition à l'atmosphère globale glacée, ascétique, sombre (voir effrayante dans la toute première phrase du 1er
mouvement), épique (le fabuleux final du 4e mouvement).


Sans doute, des 7 Symphonies conservées [la Huitième (1832-1833) ayant été détruite par Sibelius dans les années 1940, pour des raisons qui ne sont toujours pas clairement évidentes], la
Quatrième est-elle la plus "difficile" d'accès, ainsi que tu l'écris justement, mais aussi la plus révélatrice d'un homme qui ne se sera jamais mis autant à nu.


Enfin, concernant la version de Berglund, elle est, ici dans ce 3e mouvement, exemplaire, puissante et d'une saisissante émotion !


Je t'embrasse, mon ami. 

Jean-Christophe Pucek 08/02/2012 20:17



Tu ne t'abuses pas du tout, cher Cyrille, j'ai bien écrit quelques lignes à propos de cette symphonie sur feu Jardin et je me suis même servi de quelques-unes d'entre elles comme
fondations pour cet hommage.


Je partage absolument ton goût pour cette œuvre, qui est, à mes yeux, une des plus singulières et des plus réussies de la première moitié du XIXe siècle avec, entre autres, la 9e de
Mahler et la 6e de Vaughan Williams. Je ne sais, en revanche, où tu as trouvé ces citations attribuées à Sibelius, mais elles me semblent bien peu conformes, en particulier la première,
à ce que je connais de l'homme. Je suis preneur de tes sources.


Sur le reste, en revanche, je te rejoins entièrement, mais je pense que tu ne seras pas très surpris de l'apprendre.


Merci pour ton commentaire et excuse-moi d'y avoir répondu avec un tel décalage.


Je t'embrasse moi aussi, mon ami.



Dominique Rybakov 03/02/2012 23:54


A quelle heure est le prochain vol pour Helsinki ? Encore un très beau voyage, Jean-Christophe. J'aime "le plus mauvais compositeur du monde" et tu sais en parler avec des mots qui ont la beauté
de ces paysages que seul le vent semble habiter. 

Jean-Christophe Pucek 06/02/2012 08:02



Il suffit de déposer un disque de Sibelius sur sa platine et le décollage est immédiatement assuré. Entre nous, il est quand même assez incroyable qu'on ait pu écrire de telles horreurs à son
sujet, mais voici qui aide à relativiser grandement le poids que l'on peut accorder aux jugements artistiques.


Un très grand merci pour ton commentaire et ton appréciation sur mon travail.


Très bon début de semaine, Dominique.



Marie 31/01/2012 06:59


Pas un seul instant je n'ai songé à rapprocher Sibelius de Bruckner ... Comme tu le dis, ce sont des musiques dédiées aux funérailles. Par ailleurs, elles sont aussi hermétiques que le cinéma de
même origine. J'ai beaucoup de mal à me sentir transportée. Tu as écrit un très beau billet en hommage à ce chef. Maintenant, la nouvelle génération va paraître ?

Jean-Christophe Pucek 31/01/2012 09:55



C'est aussi ce que m'a écrit Piero dans un commentaire que tu ne pouvais pas lire, puisque je ne réponds à l'ensemble que ce matin : il s'agit bien sûr d'un rapprochement entre l'ambiance des
deux mouvements dont je parle, pas de parenté formelle. Je comprends parfaitement que tu aies du mal à entrer dans cette musique qui nécessite d'être apprivoisée pour qu'elle se livre - j'éprouve
la même difficulté vis-à-vis des œuvres contemporaines avec lesquelles le déclic ne se produit pas.


La nouvelle génération est en marche depuis longtemps, bien entendu, et elle ne manque pas de talents, mais la musique est un art de la mémoire et il faut saluer, quand leur travail nous a
touché, le départ des anciens vers l'autre côté du lac.



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