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20 novembre 2010 6 20 /11 /novembre /2010 10:54

 

jean raoux telemaque raconte ses aventures calypso

Jean Raoux (Montpellier, 1677-Paris, 1734),
Télémaque raconte ses aventures à Calypso
, 1722.

Huile sur toile, 114 x 146 cm, Paris, Musée du Louvre.

 

Assister à la naissance discographique d’un jeune groupe de musiciens a toujours quelque chose d’assez émouvant, particulièrement lorsque le disque que l’on tient en mains propose des pièces somme toute relativement peu fréquentées. Pour leur premier enregistrement, publié par les Éditions Ambronay, c’est dans la France du début du règne de Louis XV qu’ont choisi de nous conduire Les Ombres, un bien beau parcours que je souhaite aujourd’hui partager avec vous.


S’il a constitué une période d’intense activité artistique dans tous les domaines, le « siècle de Louis XIV » a également, bien qu’il soit de bon ton d’oublier de le souligner, formidablement corseté la création pour la mettre presque entièrement au service d’un monarque chez lequel autoritarisme et éclairement se livraient une lutte sans merci. francois albert stiemart marie leszczynska grand costume coLa Régence, puis le règne personnel de Louis XV, cet âge des Lumières, représentèrent indiscutablement une détente, un assouplissement qui culminera durant la période d’influence de Madame de Pompadour (1745-1764) en favorisant l’apparition d’une nouvelle aune pour apprécier l’œuvre d’art : le goût. Le roi en avait peu pour la musique, son éducation l’ayant conduit à lui préférer des sciences telles que la botanique, la géographie ou la médecine ; il revint donc aux femmes d’en assurer la floraison, et, avant l’arrivée des favorites, c’est la première d’entre elles, Marie Leszczynska (1703-1768), reine de France depuis le 5 septembre 1725, qui l’encouragea et la soutint. Les Surintendants de la Musique de la Chambre du Roi, au nombre desquels François Colin de Blamont (1690-1760), compositeur auquel ce disque fait la part belle et qui fut formé en partie par Michel-Richard de Lalande (1657-1726), eurent la charge d’organiser les concerts de la Reine, une grosse heure bihebdomadaire de musique se déroulant le plus souvent dans le Salon de la Paix.

Le programme construit par Les Ombres est fort intelligemment conçu, car il permet, en proposant L’Apothéose de Lully de François Couperin (1668-1733) aux côtés de deux œuvres de Colin de Blamont, une version tardive et inédite de la cantate Circé (l’originale date d’environ 1710) ainsi qu’une suite de danses extraite du ballet Les Festes Grecques et Romaines, de mettre en évidence les permanences et les évolutions du répertoire du deuxième quart du XVIIIe siècle, encore fort rarement exploré par les interprètes. jean raoux allegorie musiqueLes plus remarquables de ces permanences sont sans doute l’emprise que conserve Lully, quelque quarante ans après sa mort, sur la musique française, et la nécessité, pour les compositeurs les plus novateurs, dont François Couperin, de plaider inlassablement la cause de la réunion des goûts, en faisant accepter les innovations nées en Italie, toujours considérées avec beaucoup de défiance en France, tandis qu’en parallèle, sans renier la tradition dont elles sont issues, de nouvelles exigences de virtuosité, vocale comme instrumentale, se font jour au service de l’émergence d’une sensibilité où l’héroïsme cède progressivement le pas à une affectivité plus humanisée, au travers, notamment, du genre de la cantate de chambre qui s’imposa tout au long de la première moitié du XVIIIe siècle, et particulièrement jusqu’à la fin de la décennie 1730.

La prestation des Ombres (photo ci-dessous) rend parfaitement compte de la richesse d’une période bien plus féconde en transformations que ce qu’une approche superficielle peut parfois laisser supposer. L’approche des jeunes musiciens qui composent l’ensemble réussit à conjuguer de façon très convaincante enthousiasme et concentration, dans une lecture à la fois très directe et toute en subtilité qui permet à ces pages de chambre d’exprimer leur impact théâtral comme leur poésie. Une belle démonstration d’équilibre et de sensibilité, qui fait merveille dans un Couperin aux nuances et à l’humour superbement restitués – cette dernière dimension de sa musique est souvent oubliée, on en salue d’autant plus la présence ici – et permet aux deux œuvres de Colin de Blamont de ne pas tomber dans le pastel univoque, un des pièges potentiels de ce répertoire, offrant une magnifique Circé portée par l’investissement dramatique de la mezzo-soprano Mélodie Ruvio, dont on espère entendre à nouveau le timbre clair et sensuel, et des Festes Grecques et Romaines pleines de rebond et de souplesse. les ombresL’idée d’avoir confié au comédien Manuel Weber le soin de déclamer les titres placés par Couperin en tête de chaque « mouvement » de L’Apothéose de Lully pourra faire sourciller ceux qui jugeront cette initiative superflue ou ceux que la prononciation « restituée » du français indispose ; c’est ignorer, sur le premier point, que cette œuvre clairement programmatique et, pour reprendre l’expression de Philippe Beaussant, « de combat », sortirait affaiblie de cette absence du texte qui la structure, le second étant, bien sûr, affaire de goût. Pour ma part, je trouve l’expérience heureuse et réussie. Un des autres points forts de cet enregistrement est la cohésion qui s’en dégage ; il serait donc injuste de distinguer tel ou tel instrumentiste quand ce projet me semble avant tout le fruit du travail d’une véritable équipe au sein de laquelle chacun apporte son énergie, dans la joie de servir ces musiques et de les jouer ensemble. Les couleurs sont superbes, chatoyantes en dépit du diapason bas (392 Hz) judicieusement adopté, la rhétorique est parfaitement nourrie par un sens de la relance toujours en éveil, l’intelligence de la réalisation donne vraiment la sensation d’être un spectateur privilégié accueilli au sein d’un théâtre intime où les acteurs font assaut d’autant de spontanéité que de raffinement. Une délicieuse réussite.

Je vous recommande donc ce disque sans hésitation, en gageant que la qualité tant de son programme que de son exécution musicale vous séduira à votre tour, et vous permettra d’effectuer un vrai bond dans le temps pour assister, comme si vous y étiez, à un délicieux Concert chez la Reine. S’il poursuit sa route avec le même souci de faire partager son plaisir et de délivrer des interprétations d’une haute tenue musicale, il ne fait, à mes yeux, guère de doute que l’ensemble Les Ombres n’y demeurera pas longtemps.

 

concert chez la reine couperin colin de blamont les ombresConcert chez la Reine, œuvres de François Couperin et François Colin de Blamont.

 

Mélodie Ruvio, mezzo-soprano
Manuel Weber, comédien
Les Ombres
Margaux Blanchard, viole de gambe & direction artistique
Sylvain Sartre, flûte traversière & direction artistique

 

1 CD [durée totale : 75’] Éditions Ambronay AMY301. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. François Couperin (1668-1733), Concert instrumental sous le titre d’Apothéose composé à la mémoire immortelle de l’incomparable Monsieur de Lully (1725) :
Apollon persuade Lully et Corelli que la réunion des Goûts Français et Italien doit faire la perfection de la Musique. Essai en forme d’ouverture : Élégamment, sans lenteur – Doux, et modérément – Légèrement – Doux, et modérément.

François Colin de Blamont (1690-1760) :

Circé, cantate à voix seule et simphonie (c.1729-36) :
 2. Air « Cruel auteur »

Les Festes Grecques et Romaines, ballet (1723) :
3. Ouverture
4. Premier et deuxième Rigaudons

 

Illustrations complémentaires :

François Albert Stiémart (Douai, 1680-Versailles, 1740), Portrait de Marie Leszczynska en grand costume de cour, c.1725. Huile sur toile, 198 x 147 cm, Versailles, Château.

Jean Raoux, Allégorie de la Musique, 1730. Huile sur toile, 120 x 117,5 cm. Postdam, Château de Brandebourg. (Cliché : Wolfgang Pfauder)

La photographie de l’ensemble Les Ombres est de Bertrand Pichène. Je remercie Véronique Furlan (Accent Tonique) de m’avoir autorisé à l’utiliser.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

cyrille 21/11/2010 02:17



Gageons, en effet, que ce premier opus fort engageant en appel d' autres. En tous les cas, voilà de la musique comme j' aime à en écouter à cette heure assez avancée. Tout en souplesse et
enlevée, elle repose, simplifie la vie. Le 4e extrait est encore plus savoureux que les trois autres fort beaux au demeurant proposés ici.


D' autre part la prononciation " restituée " du français ne m' indispose pas. Loin s' en faut ! ...


N.B : La pochette du disque eut gagné en visibilité et attrait sous une autre forme ... C' est dommage !


Bisous J.Ch



Jean-Christophe Pucek 21/11/2010 11:32



Je pense, cher Cyrille, que la réussite de ce premier disque va permettre aux Ombres d'envisager une suite avec sérénité et je parie qu'elle sera aussi réussie (l'ensemble travaille sur le
répertoire sacré en ce moment). Tout comme toi, j'ai goûté avec beaucoup d'agrément cette musique raffinée et superbement restituée, y compris dans sa langue.


Merci pour ton commentaire et rendez-vous bientôt, je l'espère, autour de Vivaldi


Bises, mon ami.



claire p. 20/11/2010 21:57



Merci Jean-Christophe de nous faire découvrir de nouveaux talents et de mettre en lumière ces Ombres à qui l'on souhaite longue vie...



Jean-Christophe Pucek 21/11/2010 10:39



C'est un plaisir, Claire, de faire partager l'excellent travail de ces jeunes musiciens. Maintenant que ce billet est public, j'espère qu'il sera repris ici et là afin que Les Ombres soient mises
au maximum en lumière


[PS : ton commentaire est le 2000e posté sur Passée depuis sa création ]



Henri-Pierre 20/11/2010 16:27



Effectivement ce concert nous restitue l'atmosphère raffinée et érudite qui régnait dans l'entourage de la Reine de France trop souvent présentée comme une dévote ennuyeuse, elle peignait à la
perfection et adorait (mais ça tu le dis fort bien) la musique.


Je profite de ce billet consacré aux Ombres pour dire à quel point ce dix-huitième siècle fut celui où justement, la femme sortit de l'ombre et régna avec éclat : salons littéraires, femmes
peintres et musiciennes et même en politique.


Les femmes prirent tant d'importance que l'homme en prit de l'humeur et les Omphale, Armide et autres Calypso, sous les fureurs révolutionnaires entrèrent dans une ombre où les maintint pour
longtemps Napoléon.


J'aime le dix-huitième siècle, j'aime les femmes et leur opiniâtrté civilisatrice loin des vaines agitations égotiques et belliqueses des hommes.


D'ailleurs tiens, je retourne au Salon de la Paix.



Jean-Christophe Pucek 21/11/2010 11:27



Tu as tout à fait raison, mon ami, de souligner que ce siècle que tu aimes tant et que tu connais mieux que beaucoup (en premier lieu, mieux que moi) fut celui où les femmes jouèrent un rôle de
premier plan dans l'encouragement et la diffusion des arts et des idées les plus novatrices. L'exemple de Madame de Pompadour est peut-être, sur ce point, le plus durablement frappant.


Je suis heureux que cet enregistrement très réussi t'ait fait parvenir quelques bouffées de ce temps où le raffinement connut peut-être son apogée et espère te retrouver, dans un temps point trop
lointain, dans certain Salon qui pourrait tout à fait être nommé, lui aussi, de la Paix



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