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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 09:02

 

John Inigo Richards Ivy Bridge Devon

John Inigo Richards (Londres, 1731-1810),
Ivy Bridge, Devon
, 1768

Huile sur toile, 40,6 x 49,8 cm, Londres, Tate Gallery

 

Lorsque j'écrivais, dans la conclusion de la rétrospective que je consacrais, en septembre dernier, aux quatre premiers volets de l'intégrale en cours des œuvres pour clavier de Mozart enregistrée par Kristian Bezuidenhout, que j'attendais avec impatience la suite de cette entreprise, je ne m'imaginais pas que je serais aussi rapidement exaucé. Un bonheur n'arrivant jamais seul, ce nouvel arrivage n'est pas simple, mais double, Harmonia Mundi ayant décidé de publier ensemble les volumes 5 et 6.

 

Fidèle aux principes qui le guident depuis le début de cette aventure, le pianiste a composé deux récitals, structurés de manière identique autour de deux sonates et deux séries de variations mais chronologiquement distincts, le volume 5 donnant à entendre des pièces datant de la période de Vienne, à l'exception de la Sonate en ut majeur KV 309, écrite à Mannheim à l'automne 1777, tandis que le volume 6 propose des œuvres nées durant les séjours à Munich (décembre 1774-mars 1775) et à Paris (mars-septembre 1778), même si, pour ces dernières, certains musicologues penchent aujourd'hui pour une composition – qui ne fut peut-être que la mise au propre d'un matériau plus ancien – dans les toutes premières années viennoises, vers 1781-1782. rosalba-carriera-un-turc.jpgChacun des deux disques débute par une pièce extrêmement connue, l'un par la Sonate en la majeur KV 331, dont le célèbre Alla turca conclusif, prétexte parfois à toutes les pitreries, fait trop souvent oublier la tendresse qui imprègne l'œuvre et, en particulier le magnifique Andante grazioso qui l'ouvre et déploie, tout au long de ses variations, une écriture finement ciselée et des couleurs parfois presque schubertiennes, l'autre par les Variations sur « Ah, vous dirai-je Maman » KV 265, sans doute composées à Paris ou, à tout le moins, fortement tributaires du séjour de Mozart dans cette ville, à l'élaboration plus savante que ce que leur fraîcheur toute galante laisse supposer. Peut-être contemporaines et, en tout cas, composées, comme elles, sur un air français, les Variations sur « La belle Françoise » KV 353 sont plus ambitieuses et exigent de l'interprète un vrai sens de la caractérisation, tandis que celles, en fa majeur (KV 398, 1783) sur Salve tu Domine, un air extrait de l'opéra I filosofi immaginari (1779) de Giovanni Paisiello (1740-1816), nous rappellent, si besoin était, la fascination que la scène exerçait sur l'esprit de Mozart. Un peu à part, les Variations en si bémol majeur KV 500 ont été composées en septembre 1786 à l'intention de l'éditeur Franz Anton Hoffmeister dans le but de surmonter un de ces tracas financiers dont on sait qu'ils furent légion dans la vie du musicien. Le thème de cette pièce, dont la transparence trompeuse laisse quelquefois entrevoir des frémissements emplis d'émotion, n'a pu être identifié et on peut supposer que, tout comme celui de son cadet de deux mois, l'Andante et variations à quatre mains KV 501, il est original. Les sonates réservent aussi leur lot de belles surprises, qui confirment que l'on a tort de se contenter des plus célèbres et de ne pas prendre le temps de s'arrêter un peu plus longuement sur les autres. La Sonate en ut majeur KV 309 a été composée à Mannheim en 1777, en deux temps, tout d'abord sous forme d'improvisation lors d'un concert donné le 22 octobre mise ensuite au net et donnée pour achevée le 8 novembre. L’œuvre, largement dictée à Mozart par l'ivresse que lui procurèrent, quelques semaines plus tôt, la rencontre de Johann Andreas Stein et la découverte des possibilités de ses pianoforte (qu'on aille me dire ensuite que la question de l'instrument est sans importance) trahit, Mozart Variations La belle Françoise Artaria 1801dans ses mouvements extrêmes, l'influence de l'École de Mannheim – ce qui fit froncer le sourcil de papa Léopold – avec ses effets orchestraux brillants et sa virtuosité sans complexe, tandis que son Andante un poco adagio central « empli d'expression », selon les propres mots du musicien, donné pour un portrait musical de son élève Rosa Cannabich, est un moment plein de délicatesse et d'expressivité pudique. Disons un mot, pour finir, des deux œuvres d'apprentissage, sur lesquelles plane l'ombre de Haydn, qui appartiennent au groupe des sonates KV 279-283, nées à Munich au début de l'année 1775 et qui n'ont pas toujours bonne presse auprès de certains musicographes qui leur reprochent leur manque de personnalité. Certes, la Sonate en si bémol majeur KV 281 n'est pas d'une insondable profondeur, mais son Allegro initial est inventif et pétillant et son Andante amoroso d'une fluidité séduisante, tandis que la Sonate en mi bémol majeur KV 282 s'ouvre sur un Adagio qui constitue une des très belles inspirations du jeune Mozart avec son atmosphère empreinte d'un lyrisme souvent frémissant où passe cette nostalgie souriante qui demeure une des marques de fabrique du compositeur.

Ceux qui ont écouté les quatre précédents volumes ne seront pas surpris par cette nouvelle livraison qui est, à mon avis, une nouvelle réussite à mettre au crédit de Kristian Bezuidenhout. La façon dont le musicien aborde le fameux Alla turca de la Sonate KV 331 est symptomatique de tout ce qui fait le prix de son approche : une fluidité permanente de la ligne qui ne gomme pas les angles et n'estompe pas les articulations, un souci évident de la caractérisation qui ne s'opère pas au détriment de l'architecture globale de chaque pièce, des effets savamment étudiés qui évitent avec bonheur la gesticulation et la facilité — comparez sa lecture avec celle d'Andreas Staier (Harmonia Mundi, 2005), que j'apprécie pourtant beaucoup, et les petits accidents dont ce dernier parsème tout ce mouvement vous sembleront subitement bien maniérés. Kristian BezuidenhoutQue Kristian Bezuidenhout aime le pianoforte et qu'il en connaisse les possibilités expressives dans les moindres détails est une évidence qui éclate à chaque instant ; il tire, en effet, de son instrument des nuances et des couleurs qu'un jeu plus en force négligerait ou laminerait et dont il se sert pour insuffler une vie et un esprit assez fascinants aux œuvres, apportant même à celles qui seraient plus convenues ce charme qui fait que l'on s'y attarde et y revient avec plaisir. Il faut, je crois, un certain talent pour rendre à ce point intéressantes les Variations sur « Ah, vous dirai-je maman » que l'on a tellement entendues que leur parfum semble depuis longtemps éventé. Bien entendu, les amateurs de virtuosité flamboyante et de monstres sacrés du piano resteront peut-être un peu sur leur faim devant l'humilité d'un artiste qui, s'il sait mettre des moyens techniques et une intelligence musicale également impressionnants au service de Mozart, semble surtout mettre un point d'honneur à s'effacer pour laisser toute la place au compositeur. En l'écoutant avec attention, ils s'apercevront à quel point son interprétation est, sous ses dehors plutôt objectifs, personnelle et passionnée.

 

incontournable passee des artsJe vous recommande donc sans la moindre hésitation ce double album de Kristian Bezuidenhout qui constitue une nouvelle magnifique contribution à une intégrale qui se poursuit au même très haut niveau et, sauf accident, est appelée à faire date dans la discographie. On attend donc avec sérénité et impatience, même si l'on n'est pas particulièrement pressé de voir s'achever une entreprise de cette qualité, les prochains volumes et on reviendra volontiers s'asseoir en si bonne compagnie auprès de cette rive où la musique de Mozart a le visage toujours renouvelé et séduisant de l'eau qui coule.

 

Mozart Keyboard music volumes 5 & 6 Kristian BezuidenhoutWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Œuvres pour clavier, volumes 5 & 6 : Sonate en la majeur KV 331, 6 Variations sur « Salve tu, Domine » en fa majeur KV 398, Romanze en la bémol majeur KV Anh. 205, 12 Variations en si bémol majeur KV 500, Sonate en ut majeur KV 309 (volume 5) 12 Variations sur « Ah, vous dirai-je Maman » en ut majeur KV 265, Sonate en mi bémol majeur KV 282, Adagio en fa majeur KV Anh. 206a, Sonate en si bémol majeur KV 281, 12 Variations sur « La belle Françoise » en mi bémol majeur KV 353 (volume 6)

 

Kristian Bezuidenhout, pianoforte Paul McNulty, 2009, d'après Anton Walter & Sohn, Vienne, 1805

 

2 CD [durée : 69'06" & 72'38"] Harmonia Mundi HMU 907529.30. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Sonate en mi bémol majeur KV 282 : [I] Adagio

 

2. 12 Variations en si bémol majeur KV 500

 

Un extrait de chaque plage des deux disques peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Rosalba Carriera (Venise, 1675-1757), Un Turc, sans date. Pastel sur papier, 56,5 x 44 cm, Dresde, Gemäldegalerie Alte Meister

 

Page de garde de la partition des Variations sur « La belle Françoise » KV 353, première édition, sixième tirage, Vienne, Artaria & Co. 1801

 

La photographie de Kristian Bezuidenhout est de Klaus Rudolf : www.klausrudolf.de

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Tiffen 25/02/2014 08:53


La musique de Mozart a le visage toujours renouvelé et séduisant de l'eau qui coule ...... Comme je n'espère pas faire mieux, si troublant et poétique,  je vous dis merci cher
Jean-Christophe . Excellente journée :) Amicales pensées ..... :)

Jean-Christophe Pucek 26/02/2014 08:01



C'est vraiment ce que j'ai ressenti à l'écoute de ce disque, chère Tiffen. Je ne sais pas si l'expression est pertinente, il est si difficile de mettre des mots sur nos émotions comme sur la
musique.


Merci pour votre écoute et votre mot, et de bien amicales pensées pour accompagner votre journée.



Catherine D 06/02/2014 13:50


Je reviendrai lire, est-ce que je peux écrire quelque chose ? bises

Jean-Christophe Pucek 06/02/2014 14:28



Tu es toujours la bienvenue, Catherine, comme tu le sais


Des bises en retour.



Pierre Benveniste 05/02/2014 23:09


Merci beaucoup pour ce superbe double CD. Cette intégrale de l'oeuvre pour pianoforte de Mozart sera sans doute quand elle sera achevée une référence. L'intelligence et la sensibilité du jeu de
Kristian Bezuidenhout m'éverveille. Il me suffit d'entendre comment il aborde le premier mouvement de la sonate en do majeur K 309 auquel il donne une puissance et une architecture surprenante.
Permettez-moi de faire deux remarques:


-sonates K 330-332. La Neue Mozart-Ausgabe qui est censée donner l'état de l'art des recherches sur Mozart, indique 1783 comme date de composition. Très justement votre opinion est plus nuancée.
Georges de Saint Foix avait déjà discuté ce point: ces sonates ont bien été composées à Paris en 1778 mais Mozart, peu après son installation à Vienne en 1781, les a fait graver par Artaria en
ajoutant à certains mouvements des codas (finale de la K 331 par ex.). A mon humble avis, ces sonates me semblent harmoniquement et stylistiquement assimilables aux oeuvres de 1778 et très
différentes de ce que Mozart composait à Vienne en 1783.


-sonates munichoises K 279-284. Il est indiscutable que Mozart a connu la série de sonates de J.Haydn de 1773 HobXVI.21-26, l'adagio en fa mineur de la K 280 en fait foi. La comparaison est
inévitable et pas à l'avantage du salzbourgeois. L'inventivité, la fantaisie et la profondeur sont à chercher du côté d'Eszterhàza, notamment dans la sonate en la majeur HobXVI.26 que je trouve
bouleversante!


Merci encore pour vos chroniques passionnantes.

Jean-Christophe Pucek 06/02/2014 14:27



Je suis tout à fait d'accord avec vous, Pierre, pour ce qui est des qualités de l'approche de Kristian Bezuidenhout et j'ai eu, en privé, témoignage de l'émotion parfois extrêmement forte qu'elle
suscite — voici de quoi battre en brèche ceux qui estiment que ce musicien manquerait de « grandeur » et de passion.


Nous nous rejoignons également complètement sur les deux remarques que vous avez eu raison de vous permettre — vos avis et suggestions sont toujours les bienvenus. Il me semble assez évident que
les Variations KV 265 et 353 sont des œuvres de conception parisienne, quand bien même leur mise au propre pourrait avoir été effectuée dans les premières années des Vienne. Quant à
l'influence de Haydn sur les sonates « de Munich », elle me semble évidente, de même que la maturité supérieure des œuvres du maître d'Eszterháza ; ce dernier devait d'ailleurs avoir conscience
de la valeur de ses sonates et du fait qu'elles ne pâlissaient pas aux côtés de celles de son jeune ami car, contrairement aux concertos pour clavier dont il se détourna assez vite, il continua
d'en composer jusqu'aux dernières années de sa vie.


Merci pour votre commentaire et bel après-midi à vous.



Clairette 05/02/2014 19:59


Très belle image cette eau qui coule, tout à fait adaptée à ces sons qui nous emportent délicieusement, et vogue... le bateau !

Jean-Christophe Pucek 05/02/2014 20:15



Cette image est vraiment celle qui m'est venue à l'esprit tout au long de ma première écoute de ces deux disques, Clairette, alors j'ai décidé d'en faire la bannière de cette chronique. Je suis
heureux, à ce que toi et d'autres lecteurs m'en ont dit, qu'elle corresponde bien à ce qui se dégage de l'interprétation.


Merci pour ton commentaire et souriante soirée à toi



Chantal 05/02/2014 14:35


J´ai appris à aimer le pianoforte en écoutant vos sélections.


Merci passée


 


 


 


 


 

Jean-Christophe Pucek 05/02/2014 20:03



J'espère vous donner encore, à l'avenir, bien des raisons de l'aimer, Chantal.


Merci pour votre mot.



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