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1 novembre 2009 7 01 /11 /novembre /2009 11:06


Ce billet, ainsi que tous ceux qui seront signalés par le logo ci-contre, a été rendu possible grâce au partenariat entre Passée des arts et abeillemusique.com, distributeur d’un vaste catalogue de labels souvent ambitieux, que je remercie pour sa confiance et dont je vous invite à visiter le site en suivant le lien ou cliquant sur l’icône ci-dessus.

John RUSSELL (Guilford, Surrey, 1745-Hull, 1806),
Fillette tenant des cerises, sans date.
Pastel sur papier, Paris, Musée du Louvre.

 

Dernier enfant de son très illustre père, Johann Christian Bach (1735-1782) avait à peine quinze ans lorsque ce dernier mourut ; il revint alors à son frère Carl Philipp Emanuel, de vingt ans son aîné, de parfaire son éducation musicale. Si le catalogue de Johann Christian comporte une série de six concertos pour clavier dits « de Berlin » qui porte la marque du « style sensible » (Empfindsamer Stil, cliquez ici pour en savoir plus) développé par son frère, le séjour en Italie (1755-1762) de celui qui, pour la postérité, deviendra le « Bach de Londres » laissera en lui des traces bien plus profondes. A l’opposé des expérimentations sonores et de la tension expressive caractéristiques de celles d’Allemagne du Nord, ses compositions se distinguent avant tout par la recherche d’un charme mélodique visant à les rendre immédiatement séduisantes et assimilables, s’appuyant, entre autres, sur une grande lisibilité des schémas harmoniques et un emploi largement majoritaire du mode majeur. Ce que les musicologues nomment « style galant » est quelquefois regardé aujourd’hui avec un peu de condescendance. Pourtant, cette nouvelle façon de concevoir la musique a été déterminante, entre autres sur le tout jeune Mozart, lequel côtoya Johann Christian Bach lors de son séjour londonien de 1764-1765, et, même si d’aucuns éprouvent quelque difficulté à l’admettre, a été perçue par les témoins de l’époque comme une « complète révolution du goût » (Charles Burney). Achevons cette esquisse brossée à grands traits en mentionnant que le dernier des fils Bach fut le seul de sa fratrie à montrer un intérêt soutenu pour l’opéra ; on en conserve onze de sa plume, dont une large majorité attend toujours sa renaissance.

 

Annoncées dans le Public Advertiser du 17 avril 1766, les Six sonates pour clavecin ou pianoforte opus 5 constituent le premier recueil publié à Londres mentionnant expressément le pianoforte. Cet instrument (voir le cliché ci-contre) connaissait, grâce aux travaux de Johannes Zumpe (1726-1790), un facteur allemand formé chez Gottfried Silbermann et présent dans la capitale britannique depuis environ 1760, de notables évolutions : sa forme carrée le rendait pratique, son prix relativement modique accessible à une classe moyenne cultivée alors en pleine ascension, ses qualités expressives étaient louées par nombre d’observateurs de la vie musicale. Johann Christian Bach s’en fera le promoteur assidu en le spécifiant dans toutes ses œuvres à venir comportant une partie de clavier. L’opus 5 se révèle passionnant par la juxtaposition de neuf et d’ancien qu’il propose. L’écriture des deux dernières sonates dénote qu’elles ont sans doute été pensées pour le clavecin, alors que les quatre autres, notamment en ce qu’elles usent d’oppositions marquées entre des accords massifs et des mélodies chantantes, l’ont visiblement été pour le pianoforte. On y retrouve globalement, à la notable exception de la Sonate n°6 en ut mineur, les grandes caractéristiques de la manière du compositeur : les premiers mouvements sont vigoureux et brillants, certains traits étant visiblement inspirés par l’univers de l’opéra ainsi que par une véritable familiarité avec les innovations de l’École de Mannheim (Sonate n°2 en ré majeur), les mouvements lents font la part belle à une vocalité empreinte d’élégance, les mouvements terminaux, qu’il s’inspirent de la danse ou revêtent soit la forme rondeau soit celle de variations, se départissent rarement d’une atmosphère empreinte de gaieté, même si, comme dans celui de la Sonate n°3 en sol majeur, une ombre de mélancolie légère peut parfois y passer. Seule œuvre en mineur du recueil, la Sonate n°6, datant probablement des années italiennes, se distingue par le caractère dramatique de son Grave initial s’enchaînant sans interruption avec un Allegro moderato fugué dont la souriante sévérité aurait peut-être été goûtée par Bach père. Recueil important en ce qu’il permet d’observer nombre d’éléments du style classique en train de s’agréger, l’opus 5 possède, en outre, un charme indéniable, car il semble assez évident, à son écoute, qu’il a avant tout été composé pour être accessible à un large nombre d’amateurs, loin de toute préoccupation théorique comme de toute virtuosité débridée. Une musique où l’auditeur moderne peut encore sentir le pouls de la société raffinée qui l’a vue naître.

Sophie Yates (photographie ci-contre) a choisi d’interpréter l’intégralité du recueil sur une copie fort bien sonnante d’un clavecin Goujon de 1749, instrument qui, selon elle, « met mieux en valeur la fraîcheur des idées » des compositions de la seconde moitié du XVIIIe siècle. On ne peut qu’être d’accord avec elle, tant la grosse heure de musique qu’elle nous offre s’écoute avec un plaisir sans mélange. Variant les climats avec beaucoup d’esprit, la claveciniste britannique s’approprie ces sonates avec naturel et dynamisme, aidée, il est vrai, par de très solides moyens techniques. Tour à tour puissante, espiègle ou rêveuse, Sophie Yates joue la carte d’un classicisme bien compris, élégant sans mièvrerie, pétillant sans ostentation, léger sans superficialité. Son interprétation, aussi équilibrée que vivante, ne sur-sollicite jamais les œuvres et réussit à leur faire exhaler tous leurs parfums sans qu’ils se fassent lourdement envahissants. Servie par une prise de son à la fois précise et chaleureuse qui souligne sans outrance la mise en valeur par l’interprète du registre grave de son instrument, cette remarquable réalisation fait que l’auditeur ne regrette pas un instant d’entendre un clavecin au lieu d’un pianoforte. N’est-ce pas le plus beau compliment que l’on puisse adresser à ce disque ?

 

Johann Christian BACH (1735-1782), Six sonates pour clavecin ou pianoforte, opus 5.

 

Sophie Yates, clavecin.

 

1 CD Chandos « Chaconne » [Durée totale : 67’48”] CHAN 0762. Ce disque peut-être acheté en cliquant ici.

 

Extraits proposés :

1. Sonate en ré majeur, opus 5 n°2, W : A2, Allegro di molto
2. Sonate en ut mineur, opus 5 n°6, W: A6, Allegro moderato
3. Sonate en sol majeur, opus 5 n°3, W: A3, Allegretto

 

Illustrations du billet :

Thomas GAINSBOROUGH (Sudbury, Suffolk, 1727-Londres, 1788), Johann Christian Bach, 1776. Huile sur toile, Bologne, Museo internazionale e biblioteca della musica.

Le cliché du piano carré de Zumpe (1766) est tiré du site Piano 300, consultable en suivant ce lien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Marie 20/01/2010 20:10


Encore un partage ...


Jean-Christophe Pucek 20/01/2010 20:16


Exactly


Marie 19/01/2010 20:24


Sophie Yates serait-elle descendante de "la fillette aux cerises" ? Cette idée me sied et j'apprécie son interprétation mutine et enjouée ...


Jean-Christophe Pucek 20/01/2010 20:08


J'avais justement choisi ce tableau pour la sensation de fraîcheur que l'écoute de ce disque m'a procuré


Jean-Christophe 07/11/2009 17:09


Tu parles des cerises ou de la musique, mon bien cher ami ?


Henri-Pierre 05/11/2009 11:54


Un régal, merci.


Jean-Christophe 04/11/2009 19:21


Merci, chère Briesing, pour ta visite et ton commentaire.
Je suis profondément reconnaissant à Abeille musique de me faire confiance, d'autant plus que la visibilité de Passée des arts sur la Toile est loin d'être celle d'autres blogs traitant de
sujets similaires. J'espère que ce bon distributeur y trouvera son compte, car j'ai, pour ma part, un véritable plaisir à découvrir des parutions comme ce disque consacré à Johann Christian Bach et
à le faire partager.
A très bientôt chez toi et bien amicalement.


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