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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 16:52

 

giusto de menabuoi christ pantocrator baptistere padoue

Giusto de’ Menabuoi (documenté à partir de 1363-Padoue, c.1391),
Le Paradis
, achevé vers 1376 ou peu après.

Fresque, Padoue, Baptistère (coupole).

 

L’œuvre de Johannes Ciconia s’est signalée, très tôt dans l’histoire de son interprétation, comme un moment important de la musique médiévale, mais, en dépit des réalisations méritoires et saluées en leur temps, de Thomas Binkley (1970), Paul van Nevel (1980), Alla Francesca (1993) ou Mala Punica (1997), on ne peut pas dire que le compositeur jouisse, hors du public averti, d’une aura comparable à celle qui entoure les grandes figures que sont Machaut ou Dufay. L’enregistrement intégral que lui consacrent aujourd’hui deux ensembles reconnus pour leur expertise, Diabolus in Musica et La Morra, est donc une initiative aussi audacieuse que bienvenue, éditée par Ricercar avec un soin qui l’honore.

La monographie fondatrice qui lui a été consacrée, en 1960, par la musicologue belge Suzanne Clercx a permis à la figure de Ciconia d’émerger des limbes même si, comme l’explique fort justement Philippe Vendrix, directeur d’un ouvrage dédié au compositeur en 2003 et auteur d’une partie du livret fort bien documenté accompagnant cet enregistrement, il faut se résoudre à ce que les lacunes des sources documentaires laissent définitivement de nombreux pans de sa biographie dans l’ombre. Il est maintenant établi que notre musicien, fils d’un chanoine bien prébendé, est né à Liège sous le patronyme de Chywogne ou Cigogne, sans doute dans les années 1370. gentile da fabriano gian galeazzo viscontiIl semble qu’il ait quitté sa ville natale vers 1385, date à laquelle son nom apparaît pour la dernière fois dans ses archives, pour gagner l’Italie, où sa présence est attestée en 1391. A-t-il, durant cette obscure période d’environ six ans, séjourné à Paris pour y suivre les cours de l’université, comme peut le laisser supposer le titre de magister associé à son nom ? Toujours est-il qu’il va entrer au service d’importants personnages, tout d’abord, sans doute à Rome, le cardinal Philippe d’Alençon jusqu’en 1397, puis probablement Gian Galeazzo Visconti à Pavie jusqu’aux alentours de 1401, date à laquelle un document le mentionne à Padoue, sous le patronage de l’archiprêtre Francisco Zabarella. Vicaire attaché à la cathédrale dont il est, signe de la considération dont il jouit, le premier étranger à être admis au chapitre, il y chante et y compose mais fait également œuvre de théoricien, produisant deux traités (Nova Musica, 1408 et De proportionibus, 1411) où il se révèle, contrairement à l’image que donne sa musique, plutôt conservateur. La dernière trace que laisse le compositeur est une signature sur un acte notarié du 10 juin 1412 ; le 13 juillet de la même année un nouveau vicaire est nommé « à la suite de la mort de Johannes Ciconia. »

De formation franco-flamande mais ayant fait toute sa carrière en Italie, du moins pour la partie qui nous est aujourd’hui accessible, notre musicien semble avoir été, plus que certains autres, particulièrement attentif et sensible aux courants musicaux de sa patrie d’adoption, ainsi qu’en attestent tant ses pièces sacrées que profanes. Il maîtrise, en effet, tous les styles d’écriture en usage à son époque et se montre aussi à l’aise lorsqu’il se coule dans les modèles franco-flamands, principalement dans les mouvements de messe, ou italiens, comme dans ses chansons mais aussi ses motets ; unifiées par le sens très sûr de la construction compositionnelle dont il fait preuve à chaque instant et qui révèle un apprentissage sans nul doute extrêmement soigné, ces deux manières s’épousent étroitement, chez Ciconia, pour mieux se féconder mutuellement. codex vindobonensis nova 2644 tacuinum sanitatis musique daDoué d’une inventivité mélodique assez époustouflante et d’un goût prononcé pour les expérimentations sonores, y compris dans les formes plus stéréotypées que sont les parties de l’Ordinaire liturgique, notre compositeur était sans nul doute au fait des recherches formelles menées durant la période que les musicologues ont nommée Ars subtilior et qui se distingue, pour résumer à grands traits, par des tournures de plus en plus complexes frôlant parfois la préciosité. Cependant, s’il use avec un art consommé des contrastes rythmiques et des chromatismes, il conserve à ses pièces une souplesse et une animation qui font parfois défaut à certains morceaux spéculatifs jusqu’à l’obscurité typiques de cette esthétique, ce souci de leur assurer le plus possible de spontanéité et de sensualité démontrant une parfaite assimilation des acquis stylistiques des madrigali de Jacopo da Bologna (fl.1339-1360) ou des ballate de Francesco Landini (c.1325-1397) pour la partie profane, ainsi que des œuvres sacrées d’Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-c.1413/16), qui, présent à Rome en même temps que lui, eut sans doute sur son jeune collègue une influence non négligeable.

la morraLa réunion de Diabolus in Musica (photographie ci-dessous), bien connu des amateurs de musique médiévale, et de La Morra (photographie ci-contre), commençant à gagner auprès d’eux une excellente réputation, autour de cet ambitieux projet d’intégrale du legs de Johannes Ciconia avait de quoi susciter autant d’attentes que de curiosité. Après l’écoute de ces deux disques en tous points généreux, c’est l’enthousiasme et l’admiration qui sont au rendez-vous devant une réalisation d’une si haute et constante qualité, qu’il s’agisse de celle des pièces enregistrées ou de l’interprétation, où l’on cherchera en vain un moment faible. Parmi les points communs aux deux ensembles, on soulignera l’exigence dont ils font preuve, l’exécution de chaque morceau étant soignée jusque dans les moindres détails, ainsi que l’humilité mais aussi l’inventivité dans la façon dont ils abordent cette musique, sans appuyer le trait ni surenchérir en ornements, simplement en accordant suffisamment de confiance au compositeur pour le suivre par les chemins qu’il propose tout en instillant assez de variété pour retenir l’attention de l’auditeur. Traitées avec autant de respect que de talent, les œuvres déploient pleinement leurs éblouissantes richesses et se révèlent comme autant d’univers foisonnants, fascinants. En charge de la partie profane, La Morra y fait montre des qualités qu’on lui connaît depuis ses enregistrements parus chez Ramée (voir ici) : la réalisation instrumentale, s’appuyant sur une approche très fine des dynamiques, est à la fois pleine de couleurs et d’une indiscutable maîtrise, les voix conjuguent fraîcheur, souplesse et luminosité, avec un rien de distance qui rappelle le travail du Ferrara Ensemble et entraîne les chansons vers une esthétique courtoise parfaitement plausible, même si des approches plus « directes » sont aussi pertinentes, comme le prouve le premier disque, dont je reparlerai bientôt, de La Fonte Musica. Les choix esthétiques, faisant alterner voix seules, voix et instruments, instruments seuls, sont convaincants et parfaitement défendus ; ils apportent à cette lecture une diversité passionnante sans jamais nuire à la cohérence de la vision globale qu’elle propose. diabolus in musica 02 juillet 2011Le versant religieux est littéralement enflammé par Diabolus in Musica, en grande formation de huit chanteurs, deux saqueboutes et organetto, se succédant dans différentes combinaisons plus ou moins étoffées. L’équilibre et la lisibilité des différentes voix, appariées et dirigées avec une science très sûre par Antoine Guerber, s’imposent d’emblée et procurent à l’auditeur un sentiment d’évidence et de justesse absolues. Chantres et instrumentistes élaborent un tissu musical à la fois dense et aérien, au sein duquel chaque personnalité peut néanmoins s’épanouir et faire valoir ses propres couleurs – une mention spéciale pour les deux sopranos en état de grâce –  sans créer  de déstabilisation de l’ensemble, et dont la vigueur, le raffinement, le souci de varier les climats préservent les Gloria et les Credo du piège de l’uniformité et font de chaque motet une œuvre précieuse et finement ouvragée, dans l’esprit de ce gothique international qui se répandait alors dans toute l’Europe. O Padua sidus preclarumPadoue, astre splendide –, tel est le titre du motet sur lequel se referment les quelques deux heures et demie de ce voyage, et l’on se dit que l’épithète dont le compositeur gratifie sa cité, nous le lui attribuerions également volontiers ainsi qu’aux interprètes ici réunis. Au-delà de la volonté de donner à entendre l’intégralité d’une production selon les meilleurs critères musicologiques actuels, ils font de cette musique une réalité palpitante et redonnent ainsi à Johannes Ciconia la place éminente qui est la sienne dans l’histoire de la musique occidentale.

incontournable passee des artsJe vous recommande donc sans l’ombre d’une hésitation cette intégrale exemplaire, un enregistrement que l’extrême soin apporté à sa réalisation désigne comme un incontournable de toute discothèque, médiéviste ou non. Je veux terminer cette chronique en adressant un respectueux salut à Jérôme Lejeune, directeur artistique de Ricercar, pour lequel ce projet revêt une dimension particulière dont il s’explique dans un mot d’introduction d’une bouleversante sobriété. Pour ce disque, pour ceux qu’il a rendus et rendra encore possibles, je lui adresse, en mon nom et au nom des amateurs de musique, un sincère merci.

 

johannes ciconia opera omnia diabolus in musica la morraJohannes Ciconia (c.1370-1412), Opera omnia (intégrale de l’œuvre)

 

Diabolus in Musica
Antoine Guerber, direction
(œuvres sacrées)

La Morra
Corina Marti, flûtes à bec, clavicembalum & direction
Michal Gondko, luth, guiterne & direction
(œuvres profanes)

 

2 CD [77’52” & 73’45”] Ricercar RIC 316. Incontournable Passée des arts. Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Gloria spiritus et alme [n°6]
Diabolus in Musica : Estelle Nadeau, Aïno Lund-Lavoipierre, sopranos, Guillermo Perez, organetto

2. Dolçe Fortuna (ballata)
La Morra : Eve Kopli, soprano, Javier Robledano Cabrera, contre-ténor

3. O Padua sidus preclarum (motet)
Diabolus in Musica : Olivier Germond, Raphaël Boulay, ténors, Emmanuel Vistorky, baryton-basse

4. Ligiadra donna (ballata)
La Morra : Eve Kopli, soprano, Javier Robledano Cabrera, contre-ténor, Corina Marti, clavicembalum, Michal Gondko, guiterne

 

Illustrations complémentaires :

Attribué à Gentile da Fabriano (Fabriano, c.1370-Rome, 1427), Portrait de Gian Galeazzo Visconti, avant 1402. Plume et encre brune sur parchemin, 14 x 11 cm, Paris, Musée du Louvre.

Artiste anonyme, Italie du Nord, Danseurs et musiciens, c.1370-1400. Illustration du Tacuinum Sanitatis, Codex Vindobonensis séries Nova 2644, fol. 104, verso. Enluminure sur parchemin, Vienne, Österreichischen Nationalbibliothek.

La photographie de La Morra est de Susanna Drescher.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Thierry DENEE 05/10/2011 22:04



Bien que l'accès au répertoire médiéval me semble encore assez complexe, j'ai été immédiatement séduit par les quatre extraits que vous avez proposés. Depuis, les écoutes successives et alternées
entre les deux CD ont, non seulement confirmé la très grande beauté de cette musique, mais m'ont également permis de découvrir combien elle était sophistiquée et raffinée. Les "développements"
mélodiques des Amen qui concluent les Gloria me semblent être un parfait exemple de cette délicate complexité (J'adore !). Qu'elles soient accompagnées d'instruments ou
simplement a cappella, les voix m'ont littéralement subjugué. Elles sont pures, lumineuses, splendides. Il me semble que le cloisonnement entre les voix féminines et masculines ainsi que la
limitation de chaque chant à une ou deux tessitures confèrent à chaque pièce une grande clarté d'écoute et à l'ensemble de l'oeuvre cette beauté et cette grâce qui m'ont émerveillé lors de la
première écoute.


 



Jean-Christophe Pucek 06/10/2011 16:13



La musique de la fin du XIVe siècle, celle de l'Ars subtilior, est peut-être une des plus raffinées qui ait jamais été écrite, on y trouve même des pièces dont la complexité et l'audace
feraient pâlir d'envie les compositeurs d'aujourd'hui.


Je suis ravi, Thierry, que l'écoute de cette intégrale de l'oeuvre de Ciconia vous ait permis de faire un pas de plus vers ces compositions médiévales bien plus abordables que ce que l'on imagine
souvent et que je voudrais tellement avoir plus le temps de servir sur Passée des arts. Vous avez fort bien décrit les beautés de cette interprétation et la perception très fine que vous
en avez montre bien à quel point elle vous a touché. Je consacrerai, dans les semaines à venir, une nouvelle chronique à ce répertoire, j'espère vous y faire découvrir de nouvelles émotions.


Grand merci pour votre commentaire.



Nicole Pistono 26/09/2011 23:21



J'abonde dans le sens de Clairette, car je suis restée fascinée devant cette fresque tandis que les voix des deux sopranos m'emportaient bien loin dans le tourbillon de cette musique à la fois
riche et complexe, limpide et inspirée.


Quelle bonne idée d'avoir réuni ainsi musique profane et musique sacrée, et d'avoir confié l'interprétation à deux ensembles dont la qualité n'a d'égal que l'enthousiasme et le profond respect
d'un répertoire qui le mérite au plus haut point. Le diapason d'or qui vient de récompenser ce double album est amplement justifié. J'en parle en connaissance de cause car je ne cesse de passer
d'un CD à l'autre sans pouvoir écouter autre chose depuis quelques jours. Quand la virtuosité s'allie à la sensibilité, la magie est là...



Jean-Christophe Pucek 27/09/2011 11:02



Je suis d'autant plus heureux que tu rejoignes Clairette dans cette sensation, Nicole, que j'ai vraiment agencé image et musique pour provoquer cette aspiration, pour placer l'auditeur hors de
son contexte, dans l'espace privilégié créé par ces oeuvres si loin de notre aujourd'hui et pourtant si vivantes.


Si les gens connaissent bien maintenant le travail de Diabolus in Musica, j'espère que l'obtention par ce coffret de la plus haute distinction de la presse "spécialisée" française permettra
d'attirer son attention sur celui de La Morra, qui mérite vraiment (je le dis depuis des années) que l'on s'y arrête, tout comme celui d'un ensemble allemand trop méconnu chez nous, Stimmwerck
(voir ici).


Je te souhaite encore bien des heures de plaisir en compagnie de ce remarquable enregistrement et te dis à très bientôt.



Marie 26/09/2011 17:03


Subjuguée par la pureté des voix (hé oui, cela m'arrive ...) et la qualité de l'enregistrement, je reste néanmoins perplexe devant un le Paradis achevé ... je le croyais sans limite du moins pas
daté. Et toujours par voie détournée clic droit ...


Jean-Christophe Pucek 27/09/2011 10:44



Tu me rappelles, sans le savoir, que j'ai oublié de parler de la qualité des prises de son de ce coffret, qu'il s'agisse de celle de Jérôme Lejeune pour les oeuvres profanes ou de celle de
Jean-Marc Laisné pour la partie sacrée, dans la remarquable acoustique de la Collégiale de Bueil en Touraine (voir ici) : voici qui est fait. Pour ce
qui est du Paradis, ne t'arrête pas à sa date, les bonheurs qu'il promet sont comme ceux de la musique : infinis



Clairette 26/09/2011 09:08



Le CHOC en ouvrant ce billet avec l'illustration choisie en tête !... quelle merveille... et nous voilà prêt, comme hypnotisé,  pour te suivre dans une nouvelle aventure musicale.


Encore un disque Ricercar me suis-je dit avec admiration à la fin de l'article. Oui un grand bravo aux talentueux défricheurs !



Jean-Christophe Pucek 26/09/2011 10:14



Je peux te dire qu'il m'a fallu du temps pour la trouver, celle-ci, qu'il s'agisse de l'oeuvre elle-même - mais ça m'a permis de replonger dans mes bouquins d'histoire de l'art italien - puis
d'une photographie correcte de la coupole, mais si elle permet d'entrer de plain-pied dans cette chronique, alors tu m'en vois ravi. J'espère qu'elle donnera l'envie à mes lecteurs de découvrir
ou de redécouvrir Ciconia et attirera aussi leur attention sur le remarquable travail effectué par Ricercar, qu'on ne saluera jamais assez.



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