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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 18:39

 


delacroix cavalier arabe traversant gue
Eugène Delacroix (Charenton-Saint-Maurice, 1798-Paris, 1863),
Cavalier arabe traversant un gué, c.1833-1845
Plume, encre brune et lavis brun, 24 x37 cm, Paris, Musée du Louvre.

 

Chopin autrement, ces mots sonneront peut-être présomptueux aux oreilles de certains d’entre vous. S’il était difficilement concevable que Passée des arts demeurât à l’écart des célébrations qui marquent, en 2010, le bicentenaire de la naissance du plus français des compositeurs polonais du XIXe siècle, le site se devait néanmoins de vous proposer d’emprunter des chemins un peu différents de ceux qui vont être battus et rebattus en tous sens tout au long de cette année. Son exil, ses amours tumultueuses, sa position de retrait vis-à-vis des mondanités de son temps, sa vie prématurément brisée par la tuberculose le 17 octobre 1849, place Vendôme numéro 12, deux heures du matin, font de Frédéric Chopin une icône romantique presque idéale. Certains auteurs en ont d’ailleurs profité pour faire de lui un salonnard souffreteux et génial, ce que les témoignages contemporains démentent, puisqu’ils font apparaître un homme plutôt solitaire, dont la vive sensibilité n’empêchait en rien une forte exigence de bienséance, parfois à la limite de la raideur, ainsi qu’un travailleur aussi acharné que perfectionniste. Je renvoie les lecteurs qui désireraient en apprendre plus sur le véritable Chopin aux travaux de Jean-Jacques Eigeldinger (L’univers musical de Chopin, 2000, et Chopin vu par ses élèves, édition révisée, 2006, tous deux chez Fayard) et de Charles Rosen (La génération romantique, Gallimard, 2002).

 

Chasse jalousement gardée des pianistes, il apparaît cependant à quiconque s’y penche un peu attentivement que la musique de Chopin est étroitemement liée aux instruments pour lesquels elle a été pensée, ces pianos à la sonorité douce, intime pourrait-on dire, sortis des ateliers Pleyel, différents des Érard, plus brillants, qui avaient la faveur de Liszt, et à mille lieues de nos pianos de concert modernes, rugissants et athlétiques. Bien entendu, ce que je viens d’écrire ne veut en aucun cas signifier que les approches pianistiques que nous connaissons tous – j’ai moi-même appris mon Chopin avec Arrau ou Rubinstein – ne sont pas admirables, mais simplement qu’il est possible d’aborder à l’univers du compositeur par d’autres voies, malheureusement bien rarement explorées en France, comme le démontrent tant la programmation de la prochaine Folle journée de Nantes que ce qu’il est possible de connaître des nombreuses parutions discographiques présentes et à venir. Ce sont ces autres chemins que je vous propose aujourd'hui d’emprunter le temps d'un court billet.

 

La Ballade en sol mineur opus 23, achevée en 1835, est la première d’un cycle, a priori non conçu comme tel par le compositeur, de quatre pièces écrites dans un intervalle relativement restreint, puisque les autres datent respectivement de 1839 (n°2 en fa majeur, op.38), 1841 (n°3, en la bémol majeur, op.47) et 1842 (n°4 en fa mineur, op.52). Le genre de la ballade, que Chopin semble avoir été le premier à introduire dans le domaine de la musique pour clavier, remonte au Moyen-Âge. Issue de la chanson à danser, elle est devenue, dès la fin du XIIe siècle, uniquement chantée, puis a ensuite perdu progressivement sa musique pour se réduire à son seul poème après la seconde moitié du XIVe siècle, mais surtout au XVe, lorsque poète et compositeur devinrent deux métiers distincts – songez, par exemple, aux ballades de François Villon (1431-après 1463 ?) ou de Christine de Pizan (c.1365-c.1429/30). S’il n’est pas prouvé que cette ascendance médiévale du genre fût connue de Chopin, il est, en revanche, peu probable qu’il n’ait pas lu certaines des Ballades de Goethe (1749-1832), dont la plus célèbre est sans doute Erlkönig (Le roi des aulnes), et, plus encore, celles de son compatriote Adam Mickiewicz (1798-1855), qui publia, en 1822, un recueil fortement teinté d’inspiration populaire intitulé Ballades et romances, considéré comme le manifeste du romantisme polonais (un des poèmes est d’ailleurs intitulé « Romantisme »). On a voulu voir dans ce dernier ouvrage la source d’inspiration des Ballades de Chopin, ce qui n’est attesté par aucun document. Si influence littéraire il y a eu, elle n’est, en tout cas, ni programmatique, ni spécifiquement liée aux œuvres de Mickiewicz, et il me semble plus légitime de parler d’une parenté d’esprit entre la musique et les caractéristiques propres au genre même de la ballade tel qu’il existait au XIXe siècle, mêlant étroitement des éléments lyriques, populaires et légendaires, dans une logique simultanée de décantation et d’élargissement qui en élimine le pittoresque tout en favorisant l’intimité de l’expression. Si dimension épique il y a dans les Ballades de Chopin, c’est d’une épopée toute intérieure dont il s’agit. Ce bref tour d’horizon serait fautif s’il ne mentionnait pas la marque prégnante dubel canto, qui fascinait tant Chopin, et assure à nombre de ses compositions ce caractère cantabile qui contribue grandement à l’émotion qu’elles procurent toujours à l’auditeur d’aujourd’hui.

Vous trouverez tous ces éléments dans la Ballade en sol mineur, si nettement marquée par l’art vocal que, dans un premier temps, les éditeurs furent obligés de préciser qu’elle était « sans paroles ». Les premières mesures peuvent ainsi se lire comme un bref récitatif qui précède l’arrivée de l’aria qui établit la tonalité de sol mineur. Une écoute attentive vous fera également entendre, tout au long de l’œuvre, des rythmes de valse (ceci pour le caractère populaire), tandis que la coda virtuose vous conduira aussi bien du côté des airs de bravoure opératiques que du style brillant de compositeurs dont l’influence sur Chopin fut importante, Johann Nepomuk Hummel (1778-1837) ou John Field (1782-1837), pour n’en citer que deux. Proche, par l’esprit, de la Fantaisie chère aux compositeurs du XVIIIe siècle auxquels il vouait une admiration marquée, la Ballade en sol mineur opère un fascinant mélange entre ancien et nouveau, tout en nous invitant à partager l’émotion des premiers pas de Chopin dans un genre qu’il est en train d’inventer presque sous nos yeux.

 

Frédéric Chopin (1810-1849), Ballade en sol mineur, opus 23.

 

Nelson Goerner, piano Pleyel, 1848.

 

chopin ballades nocturnes goernerBallades, 3 Nocturnes. 1 CD Narodowy Instytut Fryderryka Chopina NIFCCD 003. Ce disque peut-être acheté en suivant ce lien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

David (67) 31/01/2010 12:10



Voila un billet qui me présente Chopin d’une façon bien différente des écoutes que j’ai pu connaître jusqu’à ce jour. Le son de ce piano, cette ballade de Chopin nous invite tout
naturellement vers un moment d’intimité, et je comprends bien que Chopin pouvait fuir les salles pour se retrouver dans des petits salons privés.


J’ai hâte de connaître la suite…


Merci cher Jean-Christophe pour cette porte vers un petit coin de bien-être.


Je t’embrasse



Jean-Christophe Pucek 31/01/2010 13:07


La suite viendra, cher David, mais pas tout de suite, car j'ai besoin de recouper un certain nombre d'informations et de faire quelques écoutes complémentaires avant de me lancer. D'une certaine
façon, tu résumes, dans ton commentaire, quelques unes des raisons pour lesquelles j'ai souhaité intituler ces quelques billets Chopin autrement.
Je t'embrasse.


Henri-Pierre 30/01/2010 19:30


hélas, pas encore de traduction...


Jean-Christophe Pucek 30/01/2010 19:43


Une énigme de plus autour de Chopin ? J'adore


Henri-Pierre 30/01/2010 19:04


Ma première vrai rencontre avec Chopin se fit, au temps de ma tendre jeunesse, via un microsillon 33 tours où s'étaient gravées les notes émises par le piano de Lili Kraus ( mon Dieu existe
t'elle encore ?)
Une autre rencontre, tu la connais, se fit étrangement à Marrakech, mais d'elle je t'en laisse la primeur et t'en abandonne les droits


Jean-Christophe Pucek 30/01/2010 19:24


Le disque doit encore exister, mais Lili Kraus, elle, est morte en 1986. Il faudra que je te "vole", avec ton accord, une partie de ton autre découverte (as-tu réussi à faire traduire le texte ?)
pour illustrer un futur billet chopénien


myriam 25/01/2010 21:40


Comme d'autres de vos commentateurs, j'ai eu l'impression de découvrir cette ballade que j'ai maintes fois écoutées, surtout par Rubinstein... Chopin, je le crois effectivement exalté et
bouillonnant à l'image de sa grande polonaise. Je me souviens encore d'avoir vu un film lorsque j'étais jeune (il y a fort longtemps... enfin!!...) sur sa vie avec une interprétation de sa grande
polonaise (je crois) qui m'avait bouleversée...
Cher Jean-Christophe, j'attends avec impatience vos autres billets qui, j'en suis sûre, sortiront également des sentiers battus et nous feront goûter aux herbes folles.


Jean-Christophe Pucek 26/01/2010 20:34


Il me semble, chère Myriam, qu'une belle unanimité se fait au sujet de la façon dont nous voyons tous Chopin, et elle est, Dieu merci, bien loin des images d'Epinal,ce qui me ravit Je tenterai de faire de mon mieux pour proposer à nouveau, d'ici quelque temps, une autre approche de celui qui sera
indéniablement le "compositeur de 2010" et j'espère avoir la joie de vous retrouver sur ce prochain chemin buissonnier.
Bien amicalement à vous.


laurentp 25/01/2010 17:39


Je trouve que l'on est loin du son parfois très "pommadé" des pianos utilisés par les artistes dans les conservatoires, les salles de concert et lors d'enregistrements. Il est certain que cette
sonorité me plait.

C'est un peu comme retrouver la pièce manquante d'un puzzle. Une pièce qui faisait défaut depuis toujours ou plutôt depuis trop longtemps. On s'était tellement habitué à ce qu'elle manque qu'on
avait presque oublié de la rechercher. Et pourtant une fois retrouvé, on re-découvre l'ensemble sous un nouveau jour.

J'imagine que pour un pianiste, c'est un sacré défi d'un point de vue technique que de jouer  sur un instrument d'époque, qui ne doit certainement pas réagir comme ceux qu'il joue depuis
toujours !

amicalement,
Laurent


Jean-Christophe Pucek 25/01/2010 19:41


C'est toute la différence entre un piano de concert moderne, instrument qui, on ne le rappellera jamais assez, n'a pris la forme que nous lui connaissons que dans les années 1930, et un piano
ancien, dont la sonorité est certes moins homogène, mais tellement plus riche de couleurs. On sait que Chopin était sensible à deux types d'instruments : les Graf et les Pleyel, qui ont une
sonorité très déliée et chaude.
J'ai eu, moi aussi, l'impression de retrouver quelque chose que j'attendais sans plus trop l'attendre en écoutant cet enregistrement, un peu de ce "perdu" cher à Pascal Quignard qui redevenait
subitement accessible. Ca a été un choc, renouvelé à chaque écoute, l'impression d'entendre enfin tout, d'entrer en contact intimement avec la musique.
Je pense que l'on peut effectivement saluer la prestation de Nelson Goerner, habitué aux pianos de concert modernes, et qui a su apprivoiser ce vénérable-ci avec un talent que je persiste à trouver
prodigieux.
Amitiés à vous et à bientôt.


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