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15 avril 2014 2 15 /04 /avril /2014 07:31

 

Michelangelo Merisi Il Caravaggio Ecce Homo

Michelangelo Merisi, dit Il Caravaggio (Milan, 1573-Porto Ercole, 1610),
Ecce Homo
, c.1605

Huile sur toile, 103 x 128 cm, Gênes, Palazzo Bianco
[image en très haute définition ici]

 

Au tout début de cette année 2014, rendant compte de l'enregistrement des Responsoria de Carlo Gesualdo dirigé par Philippe Herreweghe, je mentionnais, dans ma conclusion, que La Compagnia del Madrigale, dont les deux premiers disques pour Glossa ont été accueillis par des louanges unanimes, envisageait à son tour de proposer, toujours pour cet éditeur, sa vision de ce recueil si particulier. Je n'imaginais pas que le projet était aussi avancé et que, quelques semaines après avoir écrit ces lignes, j'en tiendrais le résultat dans mes mains.

Le soin que déploya Gesualdo pour faire éditer ses Répons de la semaine sainte dont tout porte à croire qu'ils étaient, du fait même de la singularité de leur écriture, destinés à n'être donnés que dans un cadre strictement privé, témoigne du prix qu'ils revêtaient à ses yeux. Sans prêter foi plus que de raison aux approches plus ou moins vaguement psychanalytiques du personnage et de sa biographie agitée de prince assassin, on peut néanmoins conjecturer que l'idée de faute pouvait trouver en lui un écho plus fort que chez certains autres, tout en ne perdant pas de vue que l'esprit de mortification et de repentir était, en ce début de XVIIe siècle, autrement plus aigu qu'aujourd'hui. On ne peut donc complètement exclure que ce recueil aux accents très personnels qui présente, au soir d'une vie, le plus vaste tour d'horizon possible des capacités créatrices de son auteur, tant dans le domaine de la polyphonie que dans celui du madrigal, soit une manière d'ex-voto aux fonctions expiatoires mais aussi commémoratives, la mise en musique de textes en latin lui conférant un caractère plus élevé que celles des poésies en langue vulgaire, aussi raffinées soient-elles, qui forment le terreau des madrigaux. Sisto Badalocchio La Mise au tombeauC'est cependant le langage de ces derniers avec ses chromatismes vertigineux, ses dissonances, ses retards, ses surprises mélodiques et harmoniques, qui féconde l'ensemble des Responsoria, et la lecture qu'en donne La Compagnia del Madrigale ne laisse aucun doute à ce sujet, d'autant que les musiciens ont très habilement glissé, entre chaque Nocturne, un madrigal spirituel emprunté soit à Gesualdo (Sparge la morte, seule contribution du compositeur au genre), soit à certains de ses talentueux contemporains, comme Giovanni de Macque, Luca Marenzio et surtout Luzzasco Luzzaschi, le seul modèle que le prince de Venosa se reconnaissait et dont la muse volontiers inquiète et sombre trouve ici un terrain idéal pour s'exprimer. Il me semble que le musicien, en liant aussi fortement ses Répons à l'univers profane des madrigaux, tout en ne remettant jamais en cause leur caractère sacré, symbolisé tant par l'usage du latin que de la polyphonie héritée de la Renaissance, suit exactement le même chemin que Le Caravage, qui n'hésitait pas à intégrer des éléments du quotidien parfois le plus trivial dans ses scènes religieuses et, ce faisant, les ennoblissait sans rien retrancher à leur caractère dérangeant comme, par exemple, dans la Mort de la Vierge (Paris, Musée du Louvre) ou la Madonne des pèlerins (Rome, Basilique Saint-Augustin). De la même façon que, dans ce dernier tableau, Le Caravage bouscula les codes de son époque en montrant, au premier plan, les pieds sales des paysans en prière, Gesualdo transfigure, en les faisant traverser par le souffle du sacré ressenti jusque dans la douleur la plus intime, l'élan des passions parfois les plus violentes qui font chavirer le cœur des Hommes.

Il est, bien entendu, tentant de comparer la lecture de La Compagnia del Madrigale avec celle de Philippe Herreweghe, tant la proximité de leur date de parution semble inciter à pareille confrontation. De fait, l'optique que chacune d'elle adopte est tellement différente qu'elle rend l'exercice malaisé, à moins d'émettre des avis à l'emporte-pièce. Le chef belge lit, en effet, les Responsoria comme une œuvre dans laquelle la polyphonie la plus raffinée prime sur l'expressivité marquée héritée du madrigal qu'il ne nie néanmoins pas, tandis que les Italiens adoptent une attitude presque rigoureusement inverse, en revendiquant une approche vigoureusement madrigalesque, ce qui ne veut pas dire qu'ils négligent pour autant le rendu polyphonique, ce que démontrent avec brio leur Benedictus, leur Miserere ainsi que le psaume et le motet donnés en complément. La Compagnia del MadrigaleMais là où les nouveaux venus vont, à mon sens, plus loin que leur illustre aîné dans la compréhension et la restitution des œuvres, c'est qu'ils parviennent justement, en faisant en sorte que ces deux univers dialoguent et se nourrissent mutuellement, à une lecture plus contrastée, plus riche, plus habitée, qui exalte comme nulle autre les accents puissamment doloristes de ce recueil. Herreweghe donnait une magistrale leçon d'architecture, La Compagnia del Madrigale fait une éblouissante démonstration de peinture, usant de façon assez époustouflante de moyens vocaux il est vrai assez superlatifs – combien d'ensembles explorant le même répertoire peuvent-ils aujourd'hui se targuer d'être composés de membres possédant à la fois une parfaite connaissance de ses exigences tout en offrant autant de sensualité, de fluidité, de netteté dans les attaques et dans la conduite du chant ? – pour faire un sort à chaque mot et le faire apparaître dans tout son éclat, qu'il soit lumineux ou terrible. Les interprètes ne se limitent jamais à une attitude contemplative vis-à-vis du texte, ils le portent et l'incarnent avec une ardeur qui n'a rien à voir avec une quelconque forme d'agitation vaine ou grimaçante ; la conviction qu'ils mettent à susciter les images qu'il contient, comme s'ils nous contaient l'histoire qui est en train de se dérouler durant ces trois Nocturnes, nous emporte et l'on sort durablement ému, voire peut-être un peu plus, de ces quelques trois heures de musique que l'on peut regarder et ressentir comme un véritable cheminement intérieur, d'une intensité troublante.

 

À la lumière de ces qualités mais sans renier, pour autant, ce que j'ai pu dire de celle de Philippe Herreweghe, il va sans dire que je vous recommande tout particulièrement cette nouvelle version des Responsoria de Gesualdo qui a de fortes chances, à mon avis, de trôner en tête de la discographie pour quelques longues années, car je ne vois personne, aujourd'hui, qui puisse rivaliser avec ce que propose la Compagnia del Madrigale. On apprend, sur le site de l'ensemble, que son prochain enregistrement est prévu à la fin du mois de septembre 2014 ; est-il besoin de préciser que l'on brûle d'en savoir plus à son sujet et de le découvrir ?

 

Carlo Gesualdo Responsoria La Compagnia del MadrigaleCarlo Gesualdo (1566-1613), Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia, Sparge la morte, madrigal spirituel, In te Domine speravi, psaume, Ne reminiscaris Domine, motet, madrigaux spirituels de Giovanni de Macque (c.1548/50-1614), Luzzasco Luzzaschi (c.1545-1607), Luca Marenzio (c.1553/54-1599), Pietro Vinci (c.1525-après 1584)

 

La Compagnia del Madrigale

 

incontournable passee des arts3 CD [58'30", 64'20" & 63'20"] Glossa GCD 922803. Incontournable de Passée des arts. Ce triple disque peut être acheté sur le site de l'éditeur (sans frais de port) en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Tristis est anima mea (Jeudi saint, Ier Nocturne)

 

2. Tenebræ factæ sunt (Vendredi saint, IIe Nocturne)

 

3. Æstimatus sum (Samedi saint, IIIe Nocturne)

 

Illustrations complémentaires :

 

Sisto Badalocchio (Parme, 1585-c.1647), La mise au tombeau, c.1607. Huile sur toile, 47,6 x 38,4 cm, Londres, Dulwich Picture Gallery [image en très haute définition ici]

 

La photographie de La Compagnia del Madrigale est de Simone Bartoli.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

sylvie calmel 28/04/2014 18:26


Trois heures de bonheur,que dis-je,de béatitude,à l'écoute de "la Compagnia del Madrigale"


Est-il possible que cette oeuvre ait été écrite en 1611?Les phrases musicales se déroulent,puis s'enroulent les une aux autres,avec des variations d'intensité remarquables,car souvent
inattendues.


La Compagnia del Madrigale nous en donne une lecture absolument remarquable.Aprés avoir suivi,une fois,le texte latin,dés la seconde audition,tout est compréhensible.J'ai,aussi,été trés touchée
par leurs pianissimi fantastiques(je ne donne pas d'exemple pour ne pas paraître trop bavarde)


Ces disque restent parmi ceux que je réécouterai le plus souvent


Merci,Jean-Christophe,de m'avoir fait faire cette découverte qui m'a marquée intensément.

Jean-Christophe Pucek 01/05/2014 10:53



Il est vrai, chère Sylvie, que l'on ne peut qu'être frappé par ce qu'il faut bien appeler, même si je n'aime pas trop ce terme, la « modernité » de l'écriture de Gesualdo, un compositeur qui
savait ce que complexité veut dire, et ce sur tous les plans.


Tu as tout à fait raison de souligner à quel point les chanteurs de La Compagnia del Madrigale ont su rendre justice à cette inspiration protéiforme traversée d'accents terriblement personnels et
il me semble que leur lecture va faire référence pour bien des années, juste récompense de leur talent.


Je te remercie pour ton commentaire et pour l'attention que tu as portée tant à ce disque qu'à cette chronique.


Bien amicalement à toi.



Thomas Savary 26/04/2014 07:37


Bonjour, Jean-Christophe!


Je réponds, un peu tard, du fait d’un emploi du temps actuellement très chargé. Merci de votre réaction.


J’aime beaucoup les chanteurs anglais, en général, sauf, souvent, dans le répertoire allemand, malgré souvent de belles réussites par Gardiner, par exemple (mais aussi, de mon point de vue, de
spectaculaires ratages). Ne parlant pas italien, je ne suis pas en mesure de juger de la qualité de leur prononciation, dans les madrigaux; tout ce que je puis dire est que souvent les
interprètes mentionnés me comblent.


Pour Cinquecento (un ensemble que j’aime aussi beaucoup), je vous rejoins. Je pense cela dit que ce manque de poésie n’est pas dû au fait d’être pour eux passés à côté de quelque chose, mais
relève d’un choix interprétatif assumé: une approche de cette œuvre que je qualifie pour faire court de «virile». L’approche des King’s Singers est à l’inverse extrêment délicate et tendre,
sensuelle, voluptueusement recueillie, au risque de franchir la limite du kitsch (ce que l’ensemble ne fait toutefois jamais dans cet enregistrement, à mon sens).


La version de Paul van Nevel est évidemment magnifique, et je vous rejoins là aussi. Je ne voudrais pas avoir à répondre au dilemne de l’île déserte pour ces trois disques.


Je ne fais pas plus long, pour une fois. Si je crée un jour un blogue, je ne manquerai pas de vous faire signe.


Cordialement,


Thomas

Jean-Christophe Pucek 26/04/2014 08:51



Bonjour Thomas,


Ne vous en faites pas, je sais ce que c'est que courir après le temps qui file, c'est un exercice auquel je me livre très souvent pour maintenir un flux de publication correct sur ce blog.


Nous nous rejoignons donc plus que nous l'imaginions et je vous avoue que j'apprécie généralement beaucoup Gardiner, un chef qui a été une sorte de fil rouge de mon apprentissage musical, puisque
je suis son travail depuis le milieu des années 1980, y ayant été conduit par mon goût pour la musique de Purcell, dont il demeure un grand serviteur (malgré un Dido and Æneas
complètement loupé et mal enregistré).


Puisque nous partageons un goût commun pour Cinquecento, vous serez certainement heureux d'apprendre que le prochain disque de l'ensemble est annoncé pour juin prochain, toujours chez Hyperion :
il s'agit cette fois de musique profane, ce qui ne manquera pas d'être intéressant, même si je nourris quelques inquiétudes, du point de vue de la prononciation, quant à la partie française du
programme.


Je vous remercie une nouvelle fois pour vos commentaires et espère vous relire bientôt, sous cette forme ou, pourquoi pas, sous celle d'un blog que je ne peux que vous encourager à créer.


Cordialement,


Jean-Christophe



Thomas Savary 22/04/2014 06:02


Bonjour, Jean-Christophe!


Merci de votre réponse. Nous n’avons décidément pas du tout la même appréciation des ensembles anglais dans Gesualdo. Je considère ainsi qu’à ce jour aucun ensemble n’a su égaler dans le livre V
des madrigaux l’enregistrement de The Consort of Musicke dirigé par Anthony Rooley…en 1983! Pas même La Venexiana, par qui j’avais découvert le recueil en 2005 — oui, il m’aura fallu du temps,
car je suis longtemps resté cantonné à la musique sacrée de Gesualdo (notamment parce que je suis toujours indisposé par le fait de ne pas comprendre directement les textes chantés et que je ne
connais pas l’italien).


Pour les Hilliard, j’ai ressenti la même chose que vous avec le livre V, très décevant, mais pas du tout pour les Responsoria. «Le feu brûle dedans la glace», comme l’écrivait Théophile de Viau.
Et je dirais que c’est valable pour beaucoup d’interprétations britanniques dans la musique dite ancienne. Un jour que j’écoutais laMesse en si de Bach par Andrew Parrott, un ami
s’exclama: «Que c’est froid!» Eh bien, non, pas pour moi: je trouvais à l’époque (2004) que c’était la version la plus vivante et expressive que je connusse alors (sur huit: Harnoncourt I et II,
Leonhardt, Herreweghe I, Fasolis, Schreier, Ericson).


Et dans Gesualdo, je n’ai encore jamais entendu interprétation plus bouleversante du «Omnes amici mei» des Répons du vendredi que celle de Parrott (je suis impatient d’entendre celle de la
Compagnia del Madrigale).


Je vous conseille en tout cas vivement de donner une chance à l’enregistrement des King’s Singers dans les Répons du jeudi. C’est le disque qui a changé radicalement ma
perception de cet ensemble vocal, que je considérais jusque-là avec un profond dédain comme de pénibles clowns oscillant entre kitsch et comique grossier. Leur Gesualdo est bouillant et engagé,
ils osent parfois des effets d’une incroyable… vulgarité, mais jamais gratuitement, comme dans un tableau du Caravage, justement. Remarquable!


http://www.qobuz.com/album/carlo-gesualdo-tenebrae-responsories-du-jeudi-saint/0669910060261


Pour Richafort, là non plus, je ne suis pas d’accord avec vous. J’adore la version de Paul van Nevel, mais j’estime que nul enregistrement, si réussi soit-il, ne saurait être considéré comme
définitif. Bien que le son du Huelgas soit superbe, je trouve qu’il est intéressant de connaitre des versions plus musicologiques par leurs effectifs (entièrement masculins) comme les
enregistrements de Cinquecento et des King’s Singers, cela dit radicalement opposés.


Les chanteurs de Cinquecento livrent une vision très brute, virile et rocailleuse, avec un centre de gravité à chercher du côté des voix graves — un enregistrement un peu «pérésien» dans
l’esprit, je trouve: chaque chanteur fait ce qu’il a à faire, et si aucun ne cherche à se mettre en avant, nul ne se met non plus en retrait pour laisser un peu plus de place à une autre voix que
la sienne.


http://www.hyperion-records.co.uk/dc.asp?dc=D_CDA67959&vw=dc


Avec les King’s Singers aux effectifs en grande partie renouvelés, l’approche est beaucoup plus raffinée et délicate, d’un recueillement et d’une douceur que je trouve bouleversants, même si je
conçois que certains puissent rejeter cette esthétique en la qualifiant de «sulpicienne». Les individualités des voix graves s’effacent dans un tapis sonore laissant se déployer le chant
envoutant du sopraniste David Hurley ou celui du ténor Paul Phoenix.


http://www.qobuz.com/album/the-kings-singers-jean-richafort-requiem-tributes-to-josquin-desprez/0887845602527


Ces deux disques proposent des programmes très similaires d’hommages à Josquin, donc très différents de celui du disque de Paul van Nevel, ce qui suffirait à justifier leur existence. Ne
serait-ce que du fait du génial motet à six voix de Nicolas Gombert, Musæ Jovis: plage 13 pour Cinquecento, plage 2 pour les King’s Singers.


Pour en revenir à l’enregistrement de Gesualdo que vous chroniquez, oui, je suis impatient de l’entendre, mais j’ai peur de devoir attendre mai, voire juin, avant de pouvoir m’autoriser cette
dépense. 


Dans les madrigaux, je trouve La Compagnia plus convaincante que La Venexiana, ma seule réserve porterait sur la voix de Francesca Cassinari, non exempte d’une légère dureté dans les aigus,
malgré son beau timbre.


 


Pardon d’être aussi prolixe. Je devrais créer mon propre blogue, m’a-t-on dit parfois. Un jour, si j’ai le temps…


Merci pour le vôtre, en tout cas, auquel je dois bien des découvertes!


Cordialement,


Thomas

Jean-Christophe Pucek 22/04/2014 08:07



Bonjour Thomas,


Effectivement, on peut dire que nos goûts diffèrent assez radicalement sur le point de l'interprétation de la musique italienne par des ensembles anglais (que j'aime bien, par ailleurs, dans
d'autres répertoires), et je vous avoue que Rooley dans Gesualdo est, pour mes oreilles, un excellent repoussoir, tout comme la version des Responsoria par les Hilliard, où je ne sens
pas le feu que vous y percevez. C'est toujours un peu la même chose avec les différentes interprétations, dont notre percetion varie grandement en fonction de notre expérience, de nos attentes et
de notre sensibilité, et c'est parfait ainsi : la pluralité des goûts est une chose essentielle.


Je connais la version du Requiem de Richafort par Cinquecento, un ensemble dont je suis le travail avec attention. Même si elle est musicologiquement plus correcte que celle du Huelgas
par l'emploi de voix masculines – cette conformité nous éloigne des « dérives » d'Organum à propos desquelles il y aurait beaucoup à dire, en dépit de belles réussites comme le disque de chant
cistercien, ou de celles de leurs émules, Graindelavoix –, je vous avoue qu'à mes oreilles, il lui manque quelque chose, un je ne sais quoi de poésie et de nostalgie que je retrouve justement
chez Van Nevel. De vous à moi, il est très rare que j'emploie le terme de « version de référence » quand je parle d'un disque (j'ai dû le faire deux fois en 5 ans d'activité sur Passée des arts),
mais je tiens justement ce Richafort comme un des plus aboutis du Huelgas Ensemble, ceci explique cela.


Sachant ce que c'est que devoir attendre pour acheter un disque, je vous souhaite de ne pas avoir à trop patienter pour le faire — passez par le site de Glossa, c'est moins cher qu'en magasin.


Je rebondis sur ce que vous dîtes à propos de votre prolixité qui, soit dit en passant, me convient parfaitement, car j'apprécie les gens qui ont des convictions et le souci de les faire valoir :
un blog est une aventure dans laquelle on ne doit s'engager que si on est certain de pouvoir y consacrer du temps (pour ma part, la totalité de mes loisirs est directement liée à lui) et de
l'énergie. Il me semble, à vous lire, que vous avez les connaissances et l'allant nécessaire pour vous lancer, aussi, si vous vous décidez un jour à le faire, n'oubliez pas de m'avertir : vous
êtes certain d'avoir un lecteur qui vous lira avec attention.


A bientôt et bien cordialement,


Jean-Christophe



Thomas Savary 18/04/2014 21:53


Bonsoir, Jean-Christophe!


Un grand merci pour ce billet, qui me permet de découvrir sans trop de retard cette interprétation manifestement fabuleuse des Responsoria.


Gesualdo m’accompagne depuis le début de ma découverte personnelle de la musique classique. Le tout premier disque classique que j’ai acheté, à l’âge de dix-huit ans, était une anthologie chez
Dorian dirigée par Alexander Blachly, intitulée The Mannerist Revolution et qui s’ouvrait par Tristis est anima mea de Gesualdo… Vous ne vous étonnerez pas
que j’aie été marqué à vie.


L’intégrale des Responsoria par le Hilliard Ensemble me plait beaucoup, mais je leur avais toujours préféré pour chacun des jours successifs d’autres interprètes: les King’s Singers pour le jeudi
saint, Andrew Parrott pour le vendredi et Philippe Herreweghe pour le samedi. En écoutant chez un ami l’enregistrement récent de ce dernier, j’ai été déçu par sa relecture des répons du samedi
saint, que j’ai trouvée un léger cran en dessous de son enregistrement pour Harmonia mundi. À l’inverse, j’ai été transporté par les extraits que vous avez mis en ligne et celui que propose sur
son site l’éditeur Glossa. Je ne doute pas que les autres répons soient du même niveau, exceptionnel.


Je vous recommande en tout cas d’écouter les King’s Singers et le Taverner Consort dans ce répertoire, si ce n’est déjà fait. Autant je détestais les King’s Singers de la première génération,
autant j’adore ceux de la génération 2000-2010 (grosso modo pour les dates, et dont ne subsistera bientôt plus que le sopraniste David Hurley). Quand ils daignent arrêter leurs pitreries, les
King’s Singers peuvent se montrer des interprètes vraiment exceptionnels. Je vous recommande également leur disque récent de pièces en hommage à Josquin, chez Signum (sublimes requiem de
Richafort et Musæ Jovis de Gombert, notamment): les chanteurs ont été pour la plupart renouvelés, dans la perspective d’une fusion vocale encore plus grande qu’auparavant, un peu trop au
détriment des individualités à mon gout, mais leur interprétation n’en est pas moins d’une profondeur et d’une délicatesse bouleversantes.


 


Pour revenir à Gesualdo, connaissez-vous l’intégrale des madrigaux chez Naxos par l’ensemble de Marco Longhini, Delitiæ Musicæ? Je ne dispose pour l’heure que du livre IV, dans une interprétation
fascinante. Il s’agit d’une version cent pour cent masculine, comme celle des King’s Singers dans les répons du jeudi saint. Voilà qui se justifie moins, compte tenu du caractère profane des
pièces, mais pourquoi pas? Curieuses sensations… Le sopraniste de l’ensemble n’a ni l’aisance ni la clarté de David Hurley, c’est le moins que je puisse écrire: à vrai dire, considéré pour
lui-même, indépendamment des autres, le chant d’Alessandro Carmignani relève de la bouillie de chat — timbre pâteux et contrefait, voyelles totalement inintelligibles: une caricature de
falsettiste. Et pourtant, et pourtant… Du groupe nait une étonnante alchimie. Moi qui ne parle pas italien, je suis capable de répéter pratiquement chaque syllabe du texte au fur et à mesure
qu’il se déploie. Est-ce parce que la diction des autres chanteurs est particulièrement claire? Est-ce le contraste que leurs voix forment avec celle du sopraniste qui aide paradoxalement à la
compréhension du texte? En tout cas, c’est la première fois que le texte m’apparait aussi net et distinct. Quant à l’interprétation, je la trouve remarquable, même si la grande subjectivité dont
elle fait preuve peut déplaire. Parmi les interprètes, on retrouve la chaleureuse basse Walter Testolin, que j’avais beaucoup appréciée dans les Schütz de Matteo Messori, en dépit d’une
prononciation de l’allemand quelque peu exotique (c’était cela dit loin d’être le pire à cet égard).


Bref, dès que mes finances me le permettront, je crois que je m’offrirai à la fois ces Responsoria par la Compagnia del Madrigale et le coffret des madrigaux par Delitiæ Musicæ.


Cordialement,


Thomas

Jean-Christophe Pucek 21/04/2014 12:20



Bonjour Thomas,


Effectivement, commencer sa vie de mélomane par Gesualdo doit être quelque chose d'assez marquant et donner, d'emblée, un certain niveau d'exigence en matière d'expressivité et d'originalité.


Pour ce qui est des Responsoria, je vous avoue ne pas avoir beaucoup d'affinités avec les lectures de ces pages par des ensembles anglo-saxons : j'ai découvert les Répons au travers de
la version du Taverner Consort et je m'y suis tellement ennuyé que je ne suis plus revenu vers cette musique pendant des années. Nouvelle tentative avec l'intégrale des Hilliard, nouvelle
déconvenue devant une lecture très maîtrisée et d'une esthétique très soignée, mais qui m'a semblé glaciale. Je ne connais pas la version des King's Singers (quelle singulière idée ont-ils eu,
par ailleurs, d'enregistrer le Requiem de Richafort quand le Huelgas Ensemble a réglé, pour longtemps je crois, la question de la référence dans cette œuvre ?), mais je vous avoue que je
ne suis pas tenté de m'y précipiter après avoir côtoyé une bonne dizaine de fois celle de La Compagnia del Madrigale, qui va tellement loin dans l'exploration de cette musique, italianité en
prime.


Du côté des madrigaux, mon goût me porte vers La Venexiana pour les Quatrième et Cinquième Livre (Glossa, 2000 et Glossa, 2005) et vers La Compagnia del Madrigale pour le
Sixième (Glossa, 2013) qui sont ce que j'ai entendu de mieux dans ce répertoire, et si j'ai un vœu à formuler, c'est que les mêmes artistes enregistrent les trois autres Livres pour cet
éditeur, ce qui ferait une intégrale de très haut niveau.


J'espère que vos moyens vous permettront de découvrir bientôt le triple disque de La Compagnia et je vous remercie pour votre long et informé commentaire.


Bien cordialement,


Jean-Christophe



cyrille 18/04/2014 14:28


Tu connais les répertoires vers lesquels je suis davantage familier. Cependant, tu seras étonné, mon ami ...


J'ai fermé les yeux dès les premières mesures du Tristis est anima mea. La musique m'a physiquement traversé, balayant ainsi d'un coup les préjugés imbéciles que je nourrissais pourtant
avant écoute. Je n'ai pas d'explication rationnelle à cet état de fait, et n'en cherche pas. Je reste tout bonnement sans voix.


Ces trois extraits que tu donnes ici à entendre sont sans équivoque possible d'une splendeur renversante ! Un choc pour moi. J'en ressors secoué, mon J.-Ch.


Merci, oui merci pour ce merveilleux moment, mon ami. Et chapeau aux interprètes !

Jean-Christophe Pucek 21/04/2014 11:23



Je t'avoue que c'est une sacrée surprise pour moi de savoir que tu as été secoué par cette musique qui se situe effectivement si loin de tes terres d'élection, ami Cyrille, mais c'est un
excellent indice de la qualité de cette interprétation que constater qu'elle peut happer ceux qui sont, a priori, les plus étrangers à son objet.


Je te remercie bien sincèrement pour ton enthousiasme et te souhaite une belle journée.



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