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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 09:02

 

Jean Siméon Chardin Le château de cartes 1737

Jean Siméon Chardin (Paris, 1699-1779),
Le château de cartes
, c.1737

Huile sur toile, 82,2 x 66 cm, Washington, National Gallery of Art

 

Lorsque l'on pense à Christophe Rousset, on l'associe naturellement avec le répertoire français des XVIIe et XVIIIe siècles dans lequel il s'est fait un nom, mais pas nécessairement avec la musique de Johann Sebastian Bach. Pourtant, ceux qui suivent sa carrière de claveciniste depuis le début des années 1990 savent qu'il revient régulièrement à l’œuvre du Cantor, dont il a aujourd'hui enregistré la majeure partie des pages les plus célèbres pour différents éditeurs, hier L'Oiseau-Lyre ou Ambroisie et aujourd'hui Aparté, à qui il vient d'offrir sa lecture du second Livre du Clavier bien tempéré (Das wohltemperierte Klavier).

JS Bach Clavier bien tempéré Ms Londres Prélude en ut maComme de nombreuses œuvres de la dernière période créatrice de Bach, ce recueil, qui fait suite à un premier Livre dont le manuscrit porte la date de 1722, a une vocation assez clairement récapitulative, offrant le plus large tour d'horizon des possibilités accordées par le couple prélude et fugue, que le compositeur réussit le tour de force de rendre indissociables malgré leur absence, sauf rare exception, de lien thématique commun apparent, et leur individualisation poussée à l'extrême, chaque pièce formant un tout cohérent qui se suffit à lui-même. On ignore quand ce second Livre fut achevé, mais il est fort probable que son élaboration s'échelonna sur une longue période allant de 1738-39 pour rassembler le matériau, parfois antérieur d'une bonne dizaine d'années (on connaît ainsi trois versions du Prélude en ut majeur, dont une de 1726) à 1744 au plus tard pour le mettre définitivement au net, cette date étant celle de la copie réalisée par Johann Christoph Altnickol, la plus couramment utilisée aujourd'hui — il existe un autre manuscrit, antérieur et présentant un certain nombre de variantes, réalisé par Johann Sebastian et Anna Magdalena Bach, aujourd'hui conservé à la British Library (cette version a été enregistrée, fort bien au demeurant, par Sébastien Guillot en 2009). L'autre question demeurée, faute de documents et de témoignages, sans réponse est celle des motivations qui poussèrent le Cantor à réaliser ce second recueil, quand le premier semblait déjà constituer un achèvement. Je suis assez enclin à penser qu'au-delà de la volonté pédagogique inhérente à l'entreprise, il y a, chez Bach, la volonté de dépasser l'absolu qu'il semblait avoir fixé lui-même une vingtaine d'années plus tôt, tout en démontrant que la forme du prélude et fugue, jugée alors vieillotte, pouvait parfaitement s'adapter à toutes les exigences stylistiques, des élaborations polyphoniques les plus strictes (Fugue en mi bémol majeur, par exemple) aux avancées regardées alors comme les plus modernes, ici une page orchestrale (Prélude en la bémol majeur), là un allegro de concerto à l'italienne (Prélude en ré mineur) ou une ouverture toute en rythmes pointés à la française (Prélude en sol mineur), JS Bach Clavier bien tempéré Ms Londres Fugue en si mineumais aussi des échappées vers des tournures galantes (Prélude et Fugue en la majeur) ou presque empfindsamer, comme les très étonnants Prélude etFugue en sol dièse mineur, qui prouvent de manière indiscutable que les inventions de Friedemann et d'Emanuel ne tombent pas du ciel (les tenants du génie en seront encore pour leurs frais) et opèrent, comme d'autres pièces du même recueil – l'instabilité du déroutant Prélude en la mineur fait, par exemple, songer à une sorte de Stylus fantasticus sublimé – un relais fascinant entre passé et avenir. Cette volonté de prouver la vitalité de son savoir-faire de compositeur non seulement détenteur d'un riche héritage mais également ouvert et maîtrisant, jusqu'à une certaine forme d'anticipation, tous les styles de l'Europe musicale de son temps, ne constitue-t-elle pas une formidable réponse aux attaques que Johann Mattheson et son homme de main, Johann Adolf Scheibe, firent pleuvoir sur Bach entre 1737 et 1739, donc à la période que l'on estime être celle où s'est constitué le second Livre du Clavier bien tempéré, dans le but de faire croire qu'il était un musicien démodé et hermétique à la modernité ? Quel meilleur démenti apporter à ces ragots qu'abattre une carte maîtresse que sa diversité et son ampleur supérieures à celle de son prédécesseur signalerait comme imparable ? Bach dépassé ? Oui, mais seulement par lui-même.

Si Gustav Leonhardt demeure sans doute, au clavecin (j'exclus, pour mon propre usage, toute lecture au piano de pièces qui n'ont pas été conçues pour cet instrument) et malgré une prise de son vieillie, le guide le plus irremplaçable pour sentir et comprendre de l'intérieur l'architecture de ce second Livre du Clavier bien tempéré, si Ton Koopman a su en exalter, parfois jusqu'à une exubérance discutable, le foisonnement ornemental, si Bob van Asperen a su en délivrer une vision d'un équilibre rassérénant, la lecture de Christophe Rousset se ressent, comme tous ses disques Bach depuis les Suites anglaises et les Suites françaises, parues respectivement en 2003 et en 2004 chez Ambroisie et qui se trouvent encore en étant futé, de son expérience de chef lyrique. Si ce cahier est bien, comme le postule Gilles Cantagrel dans son remarquable essai, que tout amateur de Bach devrait connaître et méditer, Christophe RoussetLe moulin et la rivière (Fayard, 1998), un Traité des passions en musique, personne ne l'a à ce jour, à mon avis, exprimé avec autant de netteté et de pertinence que Rousset. La meilleure façon de l'éprouver est sans doute d'écouter, au moins une fois, les deux disques en continu : on perçoit alors, au fil de ces plus de deux heures trente de musique, le soin qu'a mis l'interprète à varier les climats, à prendre des risques en osant parfois des tempos inhabituels, à faire chanter un instrument, par ailleurs superbe et capté avec un réalisme qui n'occulte ni sa richesse de timbres, ni sa réactivité, ni ses minimes faiblesses passagères, dont ce n'est pas forcément la qualité première. Cette volonté d'habiter chaque moment du recueil, dont le claveciniste s'explique d'ailleurs dans la notice très intéressante qu'il signe, est soutenue par un sens aigu de la continuité dramatique qui rend absolument naturel l'enchaînement prélude-fugue, sans pour autant que chacune des deux parties perde de son individualité. Tout est ici impeccablement en place et maîtrisé, avec une vision claire de la direction à donner au discours dont, pourtant, surprise et fantaisie ne sont jamais absentes.

Il me semble que l'on tient, avec cette version du second Livre du Clavier bien tempéré signée par Christophe Rousset, une lecture pleine de personnalité qui sait éviter les pièges que constituent aussi bien la sécheresse scolaire, la superficialité que la routine, fût-elle de luxe. Je vous conseille donc de partir à sa rencontre, de prendre le temps nécessaire pour la découvrir dans toutes ses dimensions et je gage qu'elle saura sans doute vous séduire. Pour ma part, je sais déjà que j'y reviendrai avec beaucoup de plaisir et j'espère que l'éditeur saura convaincre le musicien de nous offrir le premier Livre que nous sommes désormais probablement un certain nombre à attendre.

 

JS Bach Das wohltemperierte Klavier 2 Teil Christophe RoussJohann Sebastian Bach (1685-1750), Das wohltemperierte Klavier 2. Teil (Le Clavier bien tempéré, second Livre)

 

Christophe Rousset, clavecin Joannes Ruckers 1628, ravalé par Nicolas Blanchet en 1706

 

2 CD [durée totale : 76'00" & 81'05"] Aparté AP070. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Prélude en ré mineur BWV 875
2. Fugue en ré mineur BWV 875

 

3. Prélude en fa majeur BWV 880
4. Fugue en fa majeur BWV 880

 

5. Prélude en la bémol majeur BWV 886
6. Fugue en la bémol majeur BWV 886

 

7. Prélude en la mineur BWV 889
8. Fugue en la mineur BWV 889

 

Un extrait de chaque plage des deux disques peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Prélude n°1 en ut majeur du second Livre du Clavier bien tempéré, manuscrit autographe de Johann Sebastian Bach avec la participation d'Anna Magdalena Bach. Manuscrit Add. MS 35021, f.1, Londres, British Library

 

Fugue n°24 en si mineur du second Livre du Clavier bien tempéré, manuscrit autographe de Johann Sebastian Bach avec la participation d'Anna Magdalena Bach. Manuscrit Add. MS 35021, f.21, Londres, British Library

 

La photographie de Christophe Rousset est d'Ignacio Barrios Martinez.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Chantal 27/03/2014 07:52


Avec un peu de retard Passée, mais me voilà vous remerciant de ce billet, de ce tableau qui m´est très cher, de cette musique dont je ne peux plus me passer. Bonne journée à vous.

Jean-Christophe Pucek 27/03/2014 09:39



Je vous avais promis le retour de la peinture, Chantal, vous voyez que je ne vous avais pas menti. J'aime beaucoup ce tableau moi aussi, et même son association avec la musique de J.S. Bach peut
sembler paradoxale, je retrouve dans les deux la même atmosphère attentive et concentrée.


Belle journée à vous et merci pour votre commentaire.



Marie 25/03/2014 20:29


Beaucoup de poésie aussi par les visites. En Somme, Christophe Rousset peut se rendre dans la Belle Province (ça fait aussi rêver) avec une chaude écharpe de laine.


Pour le Ruckers, c'était où ?

Jean-Christophe Pucek 26/03/2014 08:02



Tu as raison, chère Marie, les commentaires font aussi partie du voyage et contribuent à l'embellir. Le Ruckers vient d'Anvers et il est aujourd'hui dans l'appartement du Dauphin à Versailles —
un voyageur, lui aussi


Je te souhaite une très belle journée et te remercie pour ton commentaire.



AnnickAmiens 24/03/2014 11:11


Bonjour Jean-Christophe, quel grand plaisir de découvrir ton article et tous ces extraits du Clavier bien Tempéré à écouter ... tu le sais, je viens de perdre ma minette, petite compagne de vie
toute noire qui a partagé ma vie en solitaire pendant tout juste dix années. Fou comme on s'attache ... a présent il y a un grand vide à combler et la musique va m'aider ... Je laisse ton blog
ouvert bien évidemment pour découvrir ce musicien de grand talent jouant une musique que j'écoute les yeux fermés, avec frisson et bonheur, et cela depuis ... très très très longtemps. 


Merci beaucoup et très belle journée


Annick

Jean-Christophe Pucek 24/03/2014 15:38



Bonjour Annick,


Je suis d'autant plus touché que tu sois venue jusqu'ici alors que tu pleures la disparition de ta petite Pépita (j'ai vécu ça aussi et je ne dirai donc jamais, comme certains, qu'après tout « ce
ne sont que des bêtes ») dont j'imagine quel vide elle laisse dans ta vie.


La musique est une compagne fidèle, j'ai moi-même eu souvent l'occasion d'éprouver son pouvoir de consolation – c'est particulièrement vrai pour celle de Johann Sebastian Bach – et j'espère
qu'elle t'aidera à passer ce cap douloureux.


Je t'assure de toute ma sympathie et t'envoie de bien amicales pensées.



Frédérique Pelletier Lamoureux 23/03/2014 16:45


Comment ne pas ajouter un n-millième merci enthousiaste à votre involontaire collection ? Vos phrases comme fraîches rivières, le partage des écoutes choisies au prix d'heures de votre existence,
sont maintenant attendus par encore plus d'yeux et d'oreilles dans la Belle Province. Guettant le matin une nouvelle page, je vous appelle malgré moi Passée des arts sans frontières.


Dans un grand bravo amical,


Frédérique 

Jean-Christophe Pucek 24/03/2014 15:13



Chère Frédérique,


Je vous laisse imaginer mon émotion lorsque j'ai découvert votre message et la motivation que peuvent représenter des encouragements comme les vôtres, qui me font tout à fait relativiser les
heures passées à écrire, à écouter, à comparer... C'est également un grand honneur pour moi de penser que mes petites chroniques se jouent de la distance et sont lues dans la Belle Province,
vraiment.


Je vous remercie bien sincèrement pour la grande bouffée d'enthousiasme que vous m'envoyez et vous adresse de bien amicales salutations.



Tiffen 23/03/2014 11:59


Bonjour cher Jean-Christope ,


Je prends toujours un réel plaisir à lire vos billets, si brillamment écrit et quel bonheur d'écouter cette musique, elle embellit cette journée et fait briller un soleil inexistant aujourd'hui .


Alors cher Jean-Chritophe, merci très sincèrement , et sincère vous savez que je le suis . Je vous souhaite un excellent dimanche et mille pensées amicales pour l'accompagner . Pas de bise
aujourd'hui. Oui je n'ai pas oublié .... Tiffen


 

Jean-Christophe Pucek 24/03/2014 15:01



Bonjour chère Tiffen,


C'est un plaisir pour moi d'écrire des chroniques en sachant qu'elles seront goûtées par de belles sensibilités comme la vôtre, savez-vous ? Et puis, je suis comme vous : quand le ciel est gris,
quelques petites notes de musique qui s'invitent ont le don de le peindre en bleu.


Un tout grand merci pour votre commentaire, premier arrivé sur ce billet hier. Des pensées et une bise également amicales



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