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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 17:26

 


maitre legende sainte lucie deploration
Maître de la Légende de Sainte-Lucie
(actif à Bruges entre c.1475 et c.1510),
Triptyque de la Déposition, c.1475.
Huile sur bois, 75 x 61 cm (panneau central)
et 75 x 27 cm (volets),
avec cadre d’origine.
Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza.

[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

La parution dont je souhaite vous entretenir aujourd’hui est bien plus qu’un disque ; c’est un exemple qu’il faudrait suivre pour la présentation de la musique, qui, trop souvent, effraie les mélomanes, de cette période si riche où s’opère la transition entre Moyen-Âge et Renaissance. Fruit de recherches de longue haleine mettant en résonance archivistique, musicologie et histoire de l’Art, cette réalisation met à l’honneur un des compositeurs les mieux doués de sa génération, dont on peine à comprendre que son œuvre ne soit pas plus fréquemment et systématiquement explorée, Jacob Obrecht, au travers de sa Missa de Sancto Donatiano (Messe de Saint-Donatien), remise en contexte pour l’occasion et avec talent par la Cappella Pratensis.

adriane de vosNous sommes à Bruges, au soir du 14 octobre 1487. En ce jour de la Saint-Donatien, une veuve encore jeune, Adriane de Vos, assiste, en l’église Saint-Jacques, à la messe destinée à célébrer la mémoire de son mari, Donaas de Moor, un riche marchand de fourrures chassé de la cité, sur le soupçon de sympathies envers le futur Maximilien Ier qui tentait alors d’y asseoir son pouvoir, en mai 1483 et mort en exil en septembre de la même année. Comme nombre de bourgeois fortunés, le couple dépensait une partie de ses fonds non seulement pour subvenir aux besoins des pauvres, comme en témoigne la fondation, en 1480, d’un hospice (Godshuis de Moor) qui subsiste encore aujourd’hui, mais aussi pour l’entretien de l’église de leur paroisse, pour laquelle ils firent réaliser les stalles du chœur et les peintures du maître-autel. Cette puissante famille possédait également, dans Saint-Jacques, une chapelle dans laquelle Adriane fit enterrer le corps de son époux, qu’elle avait obtenu, moyennant paiement, de faire rapatrier à Bruges. Ce lieu de dévotion privée s’ornait d’un triptyque réalisé vers 1475 par un des nombreux peintres alors actifs dans la ville (le plus célèbre étant Hans Memling) et qu’à la suite de Max Friedländer on désigne, faute de connaître sa véritable identité, comme le Maître de la Légende de Sainte-Lucie. L’œuvre, selon les us du temps, représente, sur ses volets, Donaas de Moor et Adriane de Vos en prière, chacun accompagné de son saint patron, tandis que le panneau central accueille une scène de l’Évangile, ici une Déposition, d’ailleurs fortement démarquée d’un tableau de Dieric Bouts (c.1460, Musée du Louvre, cliquez ici).

 

suiveur memling portrait jacob obrechtSelon les vœux du défunt, un certain nombre de prières devaient être dites pour le salut de son âme, service financé par une fondation auprès de sa paroisse. Outre une messe basse quotidienne, les archives nous apprennent qu’il devait y avoir également deux messes anniversaires et deux messes annuelles en polyphonie, ces dernières chantées le jour de la fête du saint patron de chacun des époux. Si aucune trace d’une Messe de Saint-Adrien n’a malheureusement été retrouvée, Adriane de Vos offrit à la mémoire de son mari un office composé par le meilleur musicien en poste à Bruges dans la deuxième moitié des années 1480, dont la renommée s’étendait d’ailleurs bien au-delà des murs de la ville flamande, Jacob Obrecht. Ce dernier, qui est sans doute l’homme de 38 ans représenté dans le portrait donné ci-dessus, daté de 1496 et probablement exécuté par un suiveur anversois de Memling, est né à Gand en 1457 ou 1458, fils du trompettiste Willem Obrecht. Si l’on ne possède que peu de certitudes au sujet de son éducation musicale, des rapprochements stylistiques laissent supposer qu’il connaissait, sans qu’il soit possible de préciser s’il s’agit d’un apprentissage direct ou indirect, les œuvres d’Antoine Busnois (c.1430-1492). Le parcours de Jacob Obrecht laisse une forte impression d’errance, matérialisée par de très nombreux changements de postes. De 1479-1480 jusqu’à 1484, il est attaché à l’église Sainte Gertrude de Bergen op Zoom, puis, brièvement (1484-1485) à la cathédrale de Cambrai, avant de rejoindre Saint Donatien à Bruges en 1485 où il demeure jusqu’en 1487, prenant, à cette date, le chemin de l’Italie, où ses œuvres circulaient depuis 1484 et lui valaient l’admiration du duc de Ferrare, Ercole d’Este. Il retourne à Bruges en 1488, mais, de 1492 à 1496, on le retrouve à Anvers, puis à Bergen op Zoom en 1497, à Bruges en 1498, et encore à Anvers en 1501. Il retourne enfin en Italie en 1504, mais, à la mort du duc Ercole, au début de l’année suivante, se retrouve sans emploi et meurt de la peste à Ferrare, sans doute en  juin ou juillet 1505.

donaas de moorSi elle reste encore tributaire des modèles qui ont permis au compositeur de façonner son style, notamment de Johannes Ockeghem (c.1410-1497), dont elle cite, dans l’Hosanna du Sanctus, la Missa Ecce ancilla Domini, la Missa de Sancto Donatiano est parfaitement représentative de la recherche de fluidité et de transparence qui marquera toujours la manière d’Obrecht. Il s’agit d’une œuvre qui, en dépit de son apparente sobriété est très finement ouvragée, se fondant notamment sur l’utilisation de nombreuses mélodies, majoritairement dédiées à Saint-Donatien, comme cantus firmus de ses différents mouvements, que la science du compositeur, tout en les fondant au texte canonique de l’Ordinaire de la messe, permet, avec un peu d’attention, d’entendre distinctement. Le fait le plus émouvant, en ce qu’il témoigne sans doute d’une volonté d’Adriane de Vos de personnaliser la musique commandée à Obrecht, est l’emploi de la chanson flamande Gefft den armen gefangen umb got/dat u got helpe mari ut aller not (« Donne aux pauvres emprisonnés par la volonté de Dieu/et Dieu t’aidera à te libérer de tes souffrances ») comme cantus firmus du Kyrie II, dans lequel on ne peut que déceler une double évocation du destin de Donaas de Moor, son exil comme sa charité. Ceci renforce encore l’impression d’intimité qui se dégage de la Missa de Sancto Donatiano, qui peut être comparée à ces petits tableaux de dévotion privée dont la Devotio moderna, cette relation toute personnelle entre le croyant et sa foi née en Flandres, avait favorisé la diffusion.

cappella pratensisL’interprétation de la Cappella Pratensis (photo ci-contre), que l’on peut découvrir à la fois en format audio et vidéo, l’éditeur Fineline, dont il faut saluer ici le courage, proposant dans un même coffret un CD et un DVD, est excellente. Conseillé par la musicologue Jennifer Bloxham, qui donne, avec une érudition savoureuse, maints éclaircissements sur la Missa de Sancto Donatiano et le contexte dans lequel elle a été conçue, dans le documentaire figurant sur le DVD, l’ensemble offre, en s’appuyant sur des archives exceptionnellement prolixes, une évocation crédible de ce qu’a pu être l’office dédié à la mémoire de Donaas de Moor, en incluant des séquences en plain-chant et quelques improvisations à l’orgue, dont on sait, documents à l’appui, qu’il fut joué (en même temps que les cloches de l’église, qui nous sont heureusement épargnées) lors de cette cérémonie. Le travail mené par les chanteurs placés sous la direction attentive et informée de Stratton Bull sur l’articulation et la prononciation est exemplaire ; il soutient avec efficacité une exécution qui se signale par sa cohérence, sa souplesse, sa clarté. Les voix sont justes et très en place, aussi à l’aise dans la polyphonie que dans le plain-chant. Les interventions, très discrètes, de Wim Diepenhorst à l’orgue ponctuent les passages chantés avec beaucoup de goût. Signalons enfin que les mélodies utilisées comme cantus firmus dans la messe sont données en appendice de l’enregistrement de la reconstitution de l’office.

 

Voici donc un remarquable projet, parfaitement pensé, interprété et réalisé, que je conseille chaleureusement non seulement aux amateurs de musique polyphonique tardo-médiévale, mais, plus largement, à tous ceux qui souhaiteraient se familiariser, dans des conditions idéales, avec cet univers qui recèle d’innombrable beautés. Quand tant de produits aussi douteux qu’inutiles sont assénés au public, à grand renfort de marketing lessiviel, par des majors obnubilées par le profit, cet enregistrement, exemplairement prolongé par l’image, rappelle que si le disque classique veut sauver sa peau, c’est le camp de l’exigence et de l’intelligence qu’il lui faut choisir plutôt que celui d’un racolage éhonté. Grâce au travail méritoire de la Cappella Pratensis, c’est tout un pan de la lointaine Bruges de la fin du XVe siècle qui, le temps d’un office, s’offre à nous et nous invite à mieux découvrir et comprendre la vie d’une cité qui jetait alors ses derniers feux.

Jacob OBRECHT (1457/58-1505), Missa de Sancto Donatiano, avec plain-chant et improvisations à l’orgue.

 

Cappella Pratensis
Wim Diepenhorst, orgue

 

jacob obrecht missa de sancto donatiano cappella pratensis1 CD [durée totale : 64’34”] et 1 DVD [durée totale : 1h58’, sous-titrage en français] Fineline FL 72414. Ce disque peut-être acheté en suivant ce lien.

 

Un site (en anglais) dédié à ce disque est accessible en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Introït : Statuit ei Dominus (plain-chant)
2. Missa de Sancto Donatiano : Kyrie
3. O beate pater, improvisation à l’orgue
4. Missa de Sancto Donatiano : Agnus Dei
5. Communion : Beatus servus (plain-chant)

 

Illustrations complémentaires :

Suiveur anonyme de Hans Memling (actif à Anvers ?), Portrait présumé de Jacob Obrecht, 1496. Huile sur panneau de chêne, 50,8 x 36,1 cm, avec son cadre d’origine. Fort Worth, The Kimbell Art Museum.

Photographie de la Cappella Pratensis © ClaraMusica

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

laurentp 16/04/2010 19:20



en commande. Je me réjouis de lécouter sous peu, mais aussi de voir le DVD.


 


laurent



Jean-Christophe Pucek 16/04/2010 19:28



Je gage, cher Laurent, que vous ne serez déçu ni par l'un, ni par l'autre. Un petit conseil : écoutez d'abord le CD, puis visionnez le DVD, afin que votre première perception de la musique ne
soit pas "brouillée" par les images. Comme pour les autres disques chroniqués ici et dont vous avez fait l'acquisition, votre avis les concernant sur ces pages est le bienvenu.


Amitiés.



la trollette 07/04/2010 08:15



A la fin de ce billet, j'ai une envie folle de m'attabler avec pinceaux et plumes, casque sur les oreilles pour gribouiller un truc qui -dans mon imagination- ressemble à de l'enluminure...



Jean-Christophe Pucek 08/04/2010 18:26



La magie Obrecht opèrerait au-delà du temps, chère Trollette ? Voici une excellente nouvelle Compte tenu du talent que
tu déploies, je serais curieux de voir, un jour, une enluminure qui jaillirait de ton imagination; je suis certain de la beauté du résultat.



Philippe Delaide 31/03/2010 22:28



Merci cher Jean-Christophe pour cette note documentée et commentée de façon exemplaire. J'en avais également parlé dans mon blog, de façon moins pertinente
que vous mais avec le coeur (Lien permanent). Ce qui m'a marqué dans cette messe est justement ce que vous dites si bien : l'apparente fausse simplicité
de l'écriture d'Obrecht. Certes moins savante que celle que pouront produire des franco-flamands comme Desprez ou de Lassus, elle est également, je trouve, moins austère que le maître allemand
d'Obrecht (Ockeghem). La texture en apparence assez resserrée n'exclut justement pas une belle transparence et ue certaine fluidité. La probité, justesse et sobriété exemplaires de l'ensemble
Cappella Pratensis permettent justement d'apprécier au mieux la belle densité de cette messe. Superbe projet particulièrement réussi. Beau travail pédagogique également sur le DVD avec les
passionnantes interviews de la musicologue américaine Jennifer Bloxam.
Bien amicalement. Philippe.



Jean-Christophe Pucek 01/04/2010 17:40



Cher Philippe,


L'approche que vous aviez eu de ce disque sur votre blog n'était pas moins pertinente que celle-ci, bien au contraire, car vos billets sont toujours instructifs, tout en donnant l'envie d'en
savoir plus et de partager les coups de coeur qui sont les vôtres. Comme vous le soulignez très justement, la simplicité feinte de cette musique est vraiment marquante, et cache un art de la
construction absolument étonnant (je pense notamment à la façon dont Obrecht intègre les différents cantus firmus au texte du Propre). Je serais d'ailleurs curieux d'entendre des messes
plus tardives du même compositeur pour voir comment son style a évolué, notamment au contact des oeuvres de Josquin, qu'il connaissait.


C'est effectivement une très belle réalisation que celle-ci, et j'espère que d'autres éditeurs auront le courage de suivre la voie qu'elle trace, car, à mon avis, c'est une vraie réponse à la
crise du disque : proposer de vrais projets, qui ne prennent pas les mélomanes pour des gogos, mais, tout au contraire, offrent une véritable remise en perspective du répertoire qu'ils
documentent.


Merci beaucoup pour votre commentaire et bien amicalement.



Ghislaine 31/03/2010 21:45



Pour ce que j'en entends ici grâce aux extraits que tu proposes, mon JC, je trouve cette messe de toute beauté (j'ai juste un tout petit peu, mais vraiment tout petit peu de mal avec le
plain-chant du premier extrait, mais ceci m'est, cela va de soi, tout à fait personnel). L'interprétation de la Capella Pretensis, vibrante, est toute empreinte de sérénité et de retenue et
m'apparaît comme très inspirée.


Il ne fait aucun doute pour moi, compte tenu de ces éléments, que si cet enregistrement est une belle réussite, c'est qu'il vient couronner un travail remarquable, et que s'il est couronné de
succès, c'est à juste titre.


J'ai appris également, bien modestement, tout comme Laurent, beaucoup, des interventions d'HP et de l'estro et de vos échanges. Beaucoup sur une civilisation et ses us et coutumes que je ne
connais que trop peu à mon goût. L'iconographie de ton billet me plait beaucoup. Merci donc à chacun.


Pour tout ce que tu partages avec passion et générosité, mon JC, merci. Tu te dois de continuer et je sais que tu le feras, parce que le feu qui t'anime ne s'éteindra pas, jamais, pas plus que le
goût du partage ne te quittera.


Je t'embrasse fort mon JC, très fort.



Jean-Christophe Pucek 01/04/2010 16:40



J'ai tenté, Carissima, de donner de cette remarquable parution l'aperçu le plus complet possible, afin que les lecteurs, le temps d'un billet, puissent à leur tour éprouver le sentiment de
dépaysement que j'ai ressenti lorsque je l'ai découverte. Comme la récente réalisation de Jordi Savall autour des cathares, ce disque propose bien plus que de la musique, une immersion dans un
moment du temps, un voyage de l'esprit, et il faut saluer les artistes et l'éditeur qui ont eu le courage de s'atteler à la renaissance de cette oeuvre avec un indéniable talent (voici, soit dit
en passant, une très belle réponse à la crise du disque : avoir l'ambition nécessaire pour porter un véritable projet).


Je suis heureux des commentaires que ce billet a suscités, car tous étaient très informatifs, et j'y ai moi-même beaucoup appris. Je saisis d'ailleurs cette occasion pour remercier, à travers
toi, toutes celles et tous ceux qui, par leurs interventions, font vivre ce site tout autant que moi. C'est très rassurant de songer que les échanges qui se nouent ici sont nourrissants pour tout
le monde, et c'est une raison pour continuer à avancer quand la force pour le faire viendrait à manquer.


Merci pour ton soutien et ta fidélité. Je t'embrasse très fort moi aussi.



philippe parichot 29/03/2010 22:32



Bonsoir Jean-Christophe,

un petit mot depuis l'Italie pour te dire que par bonheur je viens de prendre possession de mon nouveau bureau, "interdit aux enfants", d'où j'aurai plus loisir pour lire et pour écrire. Ce Billet
sur Bruges et la Musique  me touche particulièrement, et réveille ma passion, on dirait que tu as une suprême intuition, puisque je suis justement en train d'organiser un voyage à Bruges pour
le mois d'aout. J'aime que les choses tombent à pic ainsi, j'y lis des signes.
Bref c'est passionant, et je vais me faire une joie de relire attentivement dans la semaine ce que tu écris sur ce beau disque,
mes pensées les plus douces t'accompagent dans la douleur de la perte qui t'afflige en ce moment, je suis juste très maladroit dans les moments difficiles et la vie m'a appris que le mieux est
encore de me taire, mais sache que j'y pense, et comme on dit joliment en italien, "ti penso", je te pense,
Bien à toi,

Philippe


Jean-Christophe Pucek 01/04/2010 16:08



Bonjour cher Philippe,


Un petit bout de Flandres est donc venu t'atteindre en cette Italie que tu aimes tant, et tu ne peux t'imaginer à quel point je suis heureux que, par mon biais, le "destin" te fasse un petit
signe. Ainsi, tu seras à Bruges l'été prochain (toi qui n'aimes guère les touristes, tu vas être servi) ? J'espère que tu nous feras partager tes découvertes sur ton blog, car je suis certain que
l'acuité de ton regard saura déceler une foule de choses de la vie secrète de cette vénérable cité. Si tu vas jusqu'à Saint-Jacques, contourne l'autel par la gauche, pousse la grille qui se
trouve là et tu pourras accéder à la petite chapelle où se trouvait le triptyque qui illustre ce billet et devant lequel fut chantée cette musique.


Merci pour tes pensées, précieuses en ces moments difficiles. Sois heureux sous le ciel que tu aimes et embrasse ta petite de ma part.


Bien à toi, mon ami.



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