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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 11:14

 

joshua reynolds mr huddesford and bampfylde

Sir Joshua Reynolds (Plympton, 1723-Londres, 1792),
Mr Huddesford and Mr Bampfylde
, c.1778

Huile sur toile, 125,1 x 99,7 cm, Londres, Tate Gallery
(Photographie © Tate)

 

Mon cher Matthieu,

 

Ta lettre m’est bien parvenue et je te remercie d’avoir pris la peine de m’écrire un peu longuement avant de partir, comme chaque année, arpenter les routes de France pour rejoindre les festivals que tu affectionnes.

 

Tu me demandes si je ne suis pas lassé de consacrer autant de mon temps à l’écoute et à l’étude de la musique enregistrée et si je ne suis pas parfois saisi de fourmillements m’incitant, comme toi, à courir de concert en concert. Ces deux pratiques étant pour moi complémentaires, ma réponse sera obligatoirement nuancée ; en effet, si je prends toujours un réel plaisir, comme j’espère le faire occasionnellement cet été, à aller entendre les artistes en direct et si je reconnais bien volontiers que le frisson procuré par l’immédiateté d’une telle expérience demeure irremplaçable, il faut bien reconnaître que ces spectacles restent essentiellement réservés à ceux qui peuvent matériellement se les offrir – songe un peu qu’outre le paiement de ta place, à moins qu’ils se déroulent non loin de chez toi, il te faudra songer à celui du gîte et du couvert – et qu’à moins d’être radiodiffusés, ce qui, à mon goût, n’arrive encore que trop peu souvent, ils ne concernent qu’un nombre très restreint d’auditeurs. Qui plus est, je suppose que tu as remarqué, tout comme moi, qu’à côté de festivals courageux, dont certains ont d’ailleurs été à l’honneur sur mon blog, qui osent un véritable effort de programmation, certaines institutions, et non des moindres, songent avant tout à la rentabilité, laquelle passe inévitablement par une standardisation de l’offre. L’exemple le plus criant est sans doute ce qui se passe depuis deux ans à Versailles ; après une édition, en 2011, qui faisait prendre aux spectateurs des vessies vénitiennes pour des lanternes Grand Siècle, le pompeusement intitulé Triomphe de Händel a surtout signé la défaite irrémédiable de l’originalité de la programmation versaillaise, dont tu auras noté que cette année 2012 marque avant tout celle de la disparition de l’automne musical auquel nous devons tant de découvertes. Je t’avoue avoir trouvé assez cocasse de voir ceux qui, hier, n’avaient pas de mots assez durs pour pourfendre, non sans raisons, le m’as-tu-vu de la mandature passée aller dodeliner en se rengorgeant à cette manifestation dont la seule valeur est celle, élevée, de ses tickets d’entrée.

Je t’avoue, en toute franchise, que le règne des apparences et de l’événementiel me lassent considérablement. Je comprends, bien entendu, que d’aucuns aient envie de parler de musique ou de peinture sur un mode purement émotionnel et spontané, érigeant leurs « j’aime » ou « je n’aime pas » en vérité du jour et ne cherchant pas plus loin – tant de critiques agissent ainsi, au fond –, ou multipliant tant les coups de cœur et les accointances avec tel ou tel que, pour paraphraser le regretté Daniel Arasse, on finit par n’y plus rien voir ; ce n’est simplement pas mon fait. D’une certaine façon, pour répondre à une autre de tes questions, la rubrique Jalons de Passée des arts n’aurait sans doute pas pu voir le jour sans la conscience de cette impossibilité ; sa création est, au sens propre du terme, réactionnaire, car elle s’inscrit au rebours de la mode du jour qui survalorise le papillonnage, l’immédiat, la nouveauté. C’est un chemin de mémoire, l’esquisse d’un inventaire, l’affirmation que, n’en déplaise à la rapacité des puissances marchandes du jour qui voudraient tant que la musique se résumât à des fichiers téléchargés, le disque reste encore la meilleure manière pour qu’elle aille, de façon pérenne, d’une âme à une autre. Imagine un instant mon émotion, lorsque j’ai tenu tout à l’heure dans mes mains l’édition princeps du premier disque de La Reverdie, petit morceau d’histoire de l’interprétation de la musique médiévale trouvé pour trois fois rien chez un disquaire d’occasion et que j’espère partager un jour avec qui en voudra. Je ne suis pas collectionneur, comme tu le sais, mais je tiens néanmoins à retrouver ces originaux, souvent plus frustes que leurs rééditions, parce qu’ils sont à mes yeux plus que des objets – essaie de faire comprendre ça à qui ne raisonne qu’en termes de profits – et, vois-tu, même la patience nécessaire à leur recherche s’oppose à notre époque d’enfants gâtés prompts à trépigner devant le moindre ralentissement. Aussi étonnant que ceci puisse te paraître, cet ancrage temporel très fort permet simultanément de s’en dégager.

 

Mais je parle et abuse de ton amicale patience, cher Matthieu. Je te souhaite, ainsi qu’aux tiens, un très bel été et espère te retrouver en pleine forme à ton retour, où tu découvriras probablement quelques notifications de publication dont le volume t’apprendra si tes semaines d’absence ont été, pour moi, studieuses ou paresseuses. Puisse la musique, celle qui est vivante parce que nous la partageons et non parce qu’une quelconque autorité la qualifie ainsi, t’accompagner fidèlement, comme mes pensées le font.

 

À très bientôt.

 

Vive valeque,

Jean-Christophe

 

Accompagnement musical :

 

Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), Sonate pour deux violons et basse continue en ut mineur, Wq 161/1-H. 579, « Sanguineus und Melancholicus » :
[I.] Allegretto

 

Les Nièces de Rameau :
Florence Malgoire & Alice Piérot, violon
Marianne Muller, viole de gambe
Aline Zylberajch, clavecin

 

cpe bach sanguineus melancholicus les nieces de rameauSonates en trio. 1 CD Zig-Zag Territoires ZZT 030701. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Entre nous
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commentaires

Clothilde 13/08/2012 01:19


Bonsoir Jean-Christophe,


Première lecture d'un article de votre site, que j'ai découvert hier, guidée par le "hasard"... Et quel bonheur de vous lire. Dans une époque où, comme vous l'écrivez, le monde court après les
cadrans hors des cadences, il est agréable de savoir que certains veulent encore prendre le temps d'écouter, de réfléchir, d'étayer leur pensée.


Rassurez-vous cependant ; les nouvelles générations ne sont pas moins sensibles à l'héritage historique des objets... D'ailleurs, si votre offre concernant le disque de La Reverdie tient
toujours, je serai ravie et honorée de pouvoir, un jour, le tenir entre mes mains...!


Merci pour vos mots et ce qu'il s'en dégage. Je continuerai à lire vos rubriques, car j'ai le sentiment qu'elles ne pourront que m'enrichir et aiguiser mon esprit critique, ce dont j'ai bien
besoin.


Une "marcheuse à rebours" de 18 ans, et fière de l'être.


 

Jean-Christophe Pucek 15/08/2012 19:37



Bonsoir Clothilde,


Je trouve enfin le temps nécessaire pour vous souhaiter la bienvenue et vous remercier pour votre commentaire qui, vous vous en doutez, m'a fait particulièrement plaisir, venant de quelqu'un
d'aussi jeune que vous. Quel bonheur, en effet, de savoir que l'on peut, à 18 ans, être en rupture avec son époque tout en se servant des outils de communication qu'elle offre, quand tant et tant
de gens deviennent prisonniers de la rapidité qu'ils imposent.


Puissiez-vous marcher longtemps sur ce chemin d'exigence qui ne peut que vous faire grandir dans l'harmonie et vous mener à la rencontre de choses qui, sans doute, perdront en immédiateté mais
gagneront en profondeur et en saveur.


Je vous souhaite une très belle soirée.


PS : je note dans un coin de ma tête de garder pour vous le disque de La Reverdie.



Ouf1er 23/07/2012 09:46


Oui, un peu, un tout petit peu ! ;-)
Tout va bien ici, avec parfois les inévitables frustrations lors de telles pérégrinations... De belles vacances, de belles découvertes, de belles rencontres, mais pas le choc de l'Inde... Ou
alors, je deviens blasé...
Plein de bises estivales à toi !

Jean-Christophe Pucek 23/07/2012 09:54



Bah, je ne pense pas que tu deviennes blasé, mais il en va des pays comme des musiques, certains entrent en résonance plus ou moins fortement avec ce que nous portons en nous.


Continue à profiter le plus possible des horizons qui s'offrent à toi !


Je t'envoie plein de bises en retour.



Ouf1er 23/07/2012 09:21


"deux au moins ne sont jamais très loin de ma table de travail"

J'opterais, sans craindre de grandement me tromper, pour les deux premiers... ;o)


 

Jean-Christophe Pucek 23/07/2012 09:27



Un choix très juste qui montre que tu commences à me connaître un peu J'espère que tout va au mieux de ton côté et je
te souhaite une bonne suite de pérégrination.



Ouf1er 21/07/2012 05:53


Quelle jolie lettre, et quelle belle plume, Jean-Christophe... Sénèque, Montesquieu et Madame de Sévigné ont de la rude concurrence ! ;o)
En parfait accord sur le fond, et en totale admiration pour la forme !
Bises amicales, as usual....
O1

Jean-Christophe Pucek 21/07/2012 08:01



Sais-tu que sur les trois auteurs que tu convoques, deux au moins ne sont jamais très loin de ma table de travail, cher Ouf ? Grand merci pour le regard - dans tous les sens du mot - que tu as
porté sur cette lettre, je suis ravi qu'elle t'ait plu.


Bonnes découvertes, cher Voyageur, et de bien amicales bises à toi aussi.



Attuel Josette Simone 20/07/2012 23:35


la musique me prend à coeur ce soir. Comme elle est belle. J'ai commenté la lettre mais surement pas au bon endroit.Je la retrouve sur mon mur.  Mais qu'importe, quelle belle lettre écrite
en un français parfait, et avec une réflexion très moderne ( les festivals d'été) pour atteindre le moyen âge, où tout nous reste à découvrir et à redécouvrir. J'aime à travers l'histoire que je
lis avec passion , aller à la rencontre d'une période méconnue . Et pourtant, écoutons la musique , découvrons à travers les récitshistoriques cette période qui, me semble-t-il avait un 6° sens
(je l'appelle comme cela) que nous n'avons plus. Pourquoi ? Que reste t il de cette période comme acquis ? sinon que l'art était déjà présent . Belle lettre Jean Christophe...Mme de sévigné
quelques siècles après n'aurait pas eu à rougir .


 

Jean-Christophe Pucek 21/07/2012 08:09



Carl Philipp Emanuel Bach, que j'ai choisi pour accompagner cette lettre, fait partie de mes compositeurs de chevet, Josette; sa musique demeure hélas très méconnue en France, alors qu'elle
constitue un jalon important dans l'élaboration du romantisme musical (il y a un lien très fort qui conduit de ce musicien à Haydn puis à Beethoven).


Je suis heureux que ce texte vous ait plu; je partage votre passion pour l'histoire qui a tant à nous apprendre sur notre vie moderne et dont nous nous montrons hélas souvent peu capables de
tirer les enseignements. L'art demeure un bon moyen d'accéder à ces périodes disparues et d'en sentir battre le cœur : c'est une large partie du propos de ce blog, comme vous l'avez bien compris.


Un grand merci pour votre mot et tous mes souhaits de belle journée.



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