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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 09:08

 

Edwaert Collier Vanitas

Edwaert Collier (Breda, c.1640 ? - Leyde ou Londres, après 1707)
Vanité à l'Apologie de Zosime, après 1684
Huile sur toile, 100 x 125 cm, Collection privée

 

L'annonce, dans l'après-midi du 13 août 2014, de la mort, au matin, de Frans Brüggen n'a pas été une surprise pour ceux qui suivaient la carrière de ce musicien dont on savait qu'il était entré dans l'hiver de sa vie. Chaque apparition de sa silhouette émaciée et chancelante faisait que l'on se demandait à chaque reprise, un peu honteux, combien de temps encore ses jours seraient prolongés, en espérant qu'ils le seraient longtemps et sans plus de souffrances ; on se plaisait même à souhaiter qu'il lui serait permis de fêter ses quatre-vingts ans, le 30 octobre prochain. Impitoyable ou, au contraire, charitable, la Parque ne l'a pas voulu.

De quelques années plus jeune que Gustav Leonhardt et Nikolaus Harnoncourt, Frans Brüggen n'en demeure pas moins, au même titre qu'eux, un de ces pionniers auxquels tous ceux qui peuvent aujourd'hui écouter le répertoire des XVIIe et XVIIIe siècles et même au-delà, dans des conditions plus conformes à la réalité historique que leurs aînés doivent, sans qu'ils en soient hélas toujours conscients, une fière chandelle. Dira-t-on jamais assez l'énergie et la ténacité que ces valeureux musiciens durent déployer pour vaincre les préjugés et les railleries auxquels leur quête se heurtait, lesquels n'ont d'ailleurs toujours pas disparu ? Après des études de musicologie dans sa ville natale d'Amsterdam, nommé professeur au Conservatoire royal de La Haye à l'âge de 21 ans, ce qui en dit long sur ses capacités, Frans Brüggen s'attacha à réhabiliter un instrument jusqu'alors méconnu et méprisé : la flûte à bec. Il en devint rapidement un virtuose incontesté et un ambassadeur de choix, revisitant, seul ou en compagnie de Gustav Leonhardt et d'Anner Bylsma, des pans entiers du répertoire, de Telemann à Dieupart en passant par Vivaldi, Hotteterre, Corelli ou, bien sûr, Bach. Le juste équilibre qu'il parvenait à trouver entre l'acidité et la douceur, son sens de la pulsation et de la nuance, qui innervera d'ailleurs profondément son travail de chef, sont encore une source d'inspiration et un modèle pour beaucoup.

Au début des années 1980, c'est donc vers la direction d'orchestre que se tourne Frans Brüggen en fondant, en 1981, l'Orchestre du XVIIIe siècle, une formation non permanente composée de musiciens venus de nombreux pays se réunissant plusieurs fois par an autour de projets spécifiques. À sa tête, il va rapidement dépasser les bornes que l'on fixait alors, en termes de répertoire, aux « baroqueux », à l'image de la démarche de Christopher Hogwood et Jaap Schröder à la tête de The Academy of Ancient Music, les premiers à oser une intégrale des symphonies de Mozart sur instruments anciens. Sans oublier Rameau, dont il livre des suites d'orchestre lumineuses et racées, aussi parfaitement idiomatiques qu'exemptes d'effets de manche et autre quincaillerie percussive (trois disques pour Philips, deux pour Glossa), ni Bach dont il grave, pour Philips, les Ouvertures, la Passion selon saint Matthieu, mais surtout des versions d'une étonnante hauteur de vue de la Messe en si mineur et de la Passion selon saint Jean (les redites pour Glossa ne seront pas aussi accomplies), c'est vers les terres du classicisme puis du romantisme que Frans Brüggen entraîne résolument ses troupes. Frans Brüggen Annelies van der VegtLa floraison sera splendide et marquera profondément la discographie des œuvres abordées : les symphonies de la maturité de Mozart, toutes celles de Beethoven et de Schubert – deux intégrales qui ont fait date et dont la première a été égalée par celle de Gardiner, tandis que la seconde reste, à ce jour, la proposition la plus intéressante sur instruments anciens –, les trois « blocs » essentiels de la production de Haydn dans ce domaine (Londoniennes, Parisiennes et « du Sturm und Drang », ces dernières avec The Orchestra of the Age of Enlightenment), les trois symphonies « à titre » de Mendelssohn (un de ses ultimes disques pour Glossa, hélas desservi par sa prise de son, remet avec succès sur le métier l'Écossaise et l'Italienne) accompagnées de deux ouvertures de concert. En collaboration avec l'Institut Chopin de Varsovie, il osera même deux versions des Concertos pour piano de Frédéric – il faut écouter celle, magistrale, avec Yulianna Avdeeva – ainsi qu'un renversant volume d’œuvres pour piano et orchestre avec Nelson Goerner.

Sa discographie, dont il faut déplorer qu'une large part demeure aujourd'hui inaccessible, y compris sous forme dématérialisée, témoigne que la triade classique viennoise a constitué une des préoccupations artistiques majeures de Frans Brüggen, puisqu'il laisse, outre les symphonies, des enregistrements des concertos de Mozart – pour flûte (Philips, avec Konrad Hünteler), pour pianoforte (Philips, KV 466 et 491, avec John Gibbons), pour clarinette (Philips et Glossa, les deux avec Eric Hoeprich), pour violon (Glossa, avec Thomas Zehetmair) –, de ses Sérénades Gran Partita (Philips) et Haffner (Philips) dont l'écoute rend nostalgique de la Posthorn Serenade qu'il aurait pu nous offrir, de sa Messe du couronnement (Philips, avec ce que je tiens pour la plus belle version jamais gravée, d'une douceur à la fois consolatrice et déchirante, de l'Ave verum corpus) et de son Requiem (Glossa), sans oublier un bien joli récital d'airs cousu sur mesure pour la soprano Cyndia Sieden (Glossa), mais également la seule version des Sept dernières paroles du Christ de Haydn (Glossa) qui puisse soutenir la comparaison avec celle de Jordi Savall (Astrée), ainsi que trois remarquables Beethoven, le Concerto pour violon (Philips, avec Thomas Zehetmair), les Créatures de Prométhée (Philips, captation malheureusement médiocre) et surtout une seconde intégrale des symphonies (Glossa) qui, pour inégale qu'elle soit parfois (particulièrement la 9e, mise à mal par les insuffisances des solistes et du chœur), illustre à merveille la prise de risques permanente d'un chef qui, à 77 ans, pouvait toujours en remontrer à nombre de ses jeunes collègues sans doute trop préoccupés de faire carrière pour en prendre — en connaissez-vous beaucoup qui puissent, par exemple, faire durer l'Allegro con brio de l'Eroica dix-neuf minutes sans se perdre et susciter l'ennui ?

Pas plus qu'on ne saurait retracer la carrière d'un musicien de cette envergure en quelques lignes, il n'est possible de résumer son legs, dont la discrétion de l'homme empêche sans doute de percevoir complètement l'importance considérable. Contrairement à Gustav Leonhardt ou à Nikolaus Harnoncourt, Frans Brüggen n'avait aucune dimension démiurgique, fut-elle silencieuse, et n'a donc aucune chance de devenir une icône ; on rangerait plutôt ce bon vivant, grand fumeur au tempérament affable et détendu qui, contrairement à ses deux confrères n'a pas fait œuvre de théoricien, parmi les artisans exceptionnellement doués soucieux d'accomplir amoureusement leur tâche sans chercher à attirer l'attention — il n'est, à ce titre, pas surprenant que ses affinités avec Haydn soient aussi éclatantes. Frans BruggenSon sens du phrasé, du rythme et de la ligne est absolument évident, mais ce qui frappe peut-être encore plus demeure son incroyable talent de coloriste, qui avait conscience d'avoir constitué, avec l'Orchestre du XVIIIe siècle, une palette aux nuances infinies dont il savait faire chanter les teintes avec une précision et une poésie sans égales. Allez écouter sa dernière Pastorale : au-delà de la musique, elle propose un véritable tableau qui sans cesse se recompose sous nos yeux, avec des paysages sculptés par un art exceptionnel du clair-obscur. Ce n'est pas le travail d'un orfèvre, mais celui d'un maître.

Je retiens aussi la fabuleuse énergie que l'on sent dans chacune de ses interprétations dont une grande majorité, il est toujours bon de s'en souvenir, était enregistrée dans les conditions du concert, une façon de tendre le discours sans faire de tapage ou de coup de poing qui pourtant happait à coup sûr l'auditeur, mais aussi une tendresse souvent bouleversante, en particulier dans ses lectures de Mozart, dont il semblait saisir, avec une acuité stupéfiante, les plus imperceptibles mouvements de l'âme.

Je n'ai pas choisi par hasard de refermer cet hommage sur une vidéo montrant Frans Brüggen dirigeant le Triple Concerto de Beethoven, une lecture qui mériterait, à mon sens, d'être reportée sur disque. On y voit toute l'humilité du musicien et on y mesure pleinement la complicité qui le liait avec son Orchestre : le geste du chef est économe à l'extrême et il n'y a pourtant aucun flottement dans les réponses de l'ensemble et des solistes, ce qui en dit long sur la qualité et la rigueur du travail de préparation avant le concert. En outre, au-delà des qualités de l'interprétation, on a bel et bien le sentiment d'assister ici à un passage de témoin entre le vieux maître et les talents d'aujourd'hui que sont Isabelle Faust, Jean Guihen Queyras et Kristian Bezuidenhout, tous au fait de ce qu'est une vision historiquement informée du répertoire, que les instruments qu'ils jouent soient ou non « d'époque. » Souhaitons que musiciens et mélomanes soient nombreux à faire fleurir l'héritage de Frans Brüggen, lui dont l'élément était le vent qui, je veux le croire, n'a pas fini de faire souffler partout son esprit.

 

Quelques aperçus de Frans Brüggen, chef d'orchestre :

 

J'ai volontairement choisi, à deux exceptions près, de puiser dans les enregistrements effectués pour Philips qui sont presque tous majeurs et qu'il faut souhaiter voir réédités au plus vite. Dans tous les extraits, l'orchestre est l'Orchestre du XVIIIe siècle.

 

1. Franz Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie en si bémol majeur Hob.I.98 :
[II] Adagio cantabile

 

Joseph Haydn London Symphonies Frans BrüggenLes Symphonies londoniennes. 4 CD Philips 442 788-2, à rééditer

 

2. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les Fêtes d'Hébé, suite d'orchestre : Air tendre, Air pour le Génie de Mars, La Victoire

 

Rameau Suites d'orchestre Acante Hébé BrüggenSuites d'orchestre. 1 CD Glossa Cabinet GCD C81103. Ce disque peut être acheté sur le site de l'éditeur (sans frais de port) en suivant ce lien.

 

3. Frédéric Chopin (1810-1849), Andante spianato et Grande Polonaise brillante en mi bémol majeur op.22 : Polonaise

 

Nelson Goerner, piano Érard 1849

 

Chopin Œuvres piano & orchestre Goerner BrüggenŒuvres pour piano et orchestre. 1 CD Institut Frédéric Chopin NIFCCD 009. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

4. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Sérénade en ré majeur KV 250 « Haffner » :
[VI] Andante

 

WA Mozart Haffner Serenade Frans BrüggenHaffner Serenade KV 250. 1 CD Philips 432 997-2, à rééditer

 

5. Johann Sebastian Bach (1685-1750), Messe en si mineur BWV 232 : Dona nobis pacem

 

Netherlands Chamber Choir

 

JS Bach Messe en si mineur Brüggen PhilipsMesse en si mineur BWV 232. 2 CD Philips 426 238-2, à rééditer

 

En vidéo : Ludwig van Beethoven (1770-1827), Triple concerto pour piano, violon et violoncelle en ut majeur op. 56 :

I. Allegro
II. Largo
III. Rondo alla polacca

 

Isabelle Faust, violon
Jean Guihen Queyras, violoncelle
Kristian Bezuidenhout, pianoforte

 

Amsterdam, 6 novembre 2010

 

Photographie de Frans Brüggen par Annelies van der Vegt © Glossa

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Pour mémoire
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commentaires

cyrille 17/08/2014 12:40


L'hommage est à la mesure du musicien. En cela, sois-en remercié. Toutes les oreilles dorénavant pourront écouter, réécouter, découvrir, partager aux générations suivantes, l'héritage que nous
laisse Frans Brüggen.


Il vient de rejoindre d'autres cieux. Il joue, qui sait, avec d'autres esprits ces musiques qui ici-bas nous transcendent. Là où il se trouve peut-être, si la Musique y a toute sa place, sa venue
participera à n'en pas douter à l'émerveillement sonore que ce Paradis doit alors être... Et dont le Dona nobis pacem semble en être une des portes ouvertes... A l'instar de cet
avant-goût musical que tu proposes ici de son travail.


Je signal le choc auditif pris en plein coeur par sa lecture du Chopin avec un jouissif Nelson Goerner ! Un grand merci, mon ami, pour l'avoir ici partagé à la (re)découverte.


Je t'embrasse. 

Jean-Christophe Pucek 18/08/2014 08:08



Je ne sais pas si l'hommage est à la mesure du musicien comme tu me fais l'honneur et l'amitié de l'écrire, ami Cyrille, mais au moins ai-je tenté de ne pas verser dans l'entrefilet de convention
comme j'en ai vu trop fleurir ces derniers jours — je ne comprends pas que les gens qui n'ont visiblement rien à dire ne choisissent pas un silence qui leur ferait plus honneur que leurs grimaces
mondaines.


J'ignore où est Frans Brüggen aujourd'hui, mais je me plais à penser qu'il a peut-être repris ses séances de musique avec son ami Gustav Leonhardt et qu'il a reçu les hommages sincères qui lui
ont été adressés comme autant de preuves du vide que laisse sa mort.


Je te remercie pour ton commentaire comme pour ton écoute, et je t'embrasse.



Marie-Reine 16/08/2014 19:47


Ainsi vous commencez, très congrûment, votre hommage par un autre, cher Jean-Christophe, puisque d'aucuns pensent que cet Adagio cantabile pourrait être l'hommage de Haydn à Mozart, mort
peu de temps avant sa composition, et y trouvent, outre la tête d'un thème d'hymne bien connu, quelque réminiscence de la Jupiter. Je le retiens tout particuièrement parmi les "gemmæ
splendidissimæ atque pretiosæ" que vous semez pour nous au fil des lignes où affleurent votre émotion et votre admiration ainsi que les leggierissimi tout en délicatesse
virevoltante d'un Erard ancien.


Merci infiniment aussi pour la vidéo finale : un Triple concerto magistral en tous points avec cette énergie palpable, à nulle autre pareille de l'hic et nunc. Et comme vous avez raison
d'y voir un passage de relai : le maître au crépuscule de sa vie, aux cheveux "d'argent comme un ruisseau d'avril", qui applaudit longuement la belle jeunesse montante si talentueuse.
Je vous embrasse avec reconnaissance et affection. 

Jean-Christophe Pucek 18/08/2014 08:00



Je me disais bien qu'il se trouverait quelqu'un, parmi mes lecteurs, pour comprendre les raisons de mon choix liminaire et inutile de vous dire que je ne suis pas surpris et tout à fait ravi que
ce soit vous, chère Marie-Reine. Je voulais commencer par un extrait des « Londoniennes » de Haydn parce que c'est par elles que j'ai connu le travail de Frans Brüggen — à la réécoute, je trouve
que cette intégrale n'a vraiment pris aucune ride.


Je n'ai peut-être pas assez insisté sur la propension qu'avait Frans Brüggen a faire confiance à des artistes issus des rangs des générations montantes mais, comme vous le dîtes, la vidéo en
apporte, mieux que des mots sans doute, un vibrant témoignage. Je trouve l'émotion qui passe tout au long de ce Triple absolument bouleversante.


Je vous remercie bien sincèrement d'avoir pris de votre temps pour venir écouter et commenter ici, loin des « RIP » aussi convenus que creux qui ont fleuri ailleurs et je vous embrasse bien
affectueusement.



Marie 15/08/2014 17:38


Ultime moisson ... et maintenant l'ultime hommage.

Jean-Christophe Pucek 15/08/2014 17:47



Pas l'ultime, bien chère Marie, j'espère qu'il y en aura encore, sous réserve qu'ils ne ressemblent pas aux bavardages sans âme qu'à une exception près, j'ai pu lire jusqu'ici.



Tiffen 15/08/2014 11:06


Je ne dirai qu'un mot : Merci !

Jean-Christophe Pucek 15/08/2014 11:15



C'est le mot que j'ai aussi envie d'adresser à Frans Brüggen, chère Tiffen.



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