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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 08:27

 

Gerard de Lairesse Paysage italianisant avec villa

Gérard de Lairesse (Liège, 1641-Amsterdam, 1711),
Paysage italianisant avec une villa
, c.1687

Huile sur toile, 2,90 x 2,12 m, Amsterdam, Rijksmuseum

 

Sans battre tambour mais en fédérant autour de ses propositions un nombre grandissant de fidèles, l'Ensemble Masques fait son chemin avec constance et ténacité. Quelques mois après avoir offert, chez Atma, un fort beau disque Rosenmüller, il vient de rejoindre Zig-Zag Territoires chez lequel il fait son entrée en signant un enregistrement entièrement consacré à Johann Heinrich Schmelzer.

 

Ce compositeur, le premier non-italien à accéder, quelques mois avant de mourir de la peste à Prague en mars 1680, au poste de Kapellmeister de la cour d'Autriche, a eu la chance d'être redécouvert relativement tôt par le mouvement que l'on nommera, faute de terme plus approprié, « historiquement informé », puisque Nikolaus Harnoncourt consacra, au tout début des années 1970, une anthologie à ses sonates et notamment à celles du recueil Sacro-profanus concentus musicus, d'après lequel il avait nommé son célèbre ensemble. Ce même ouvrage, publié en 1662, constitue le cœur de la réalisation de l'Ensemble Masques, qui en donne à entendre la moitié. Même si l'usage de formes fuguées et un goût certain pour la densité contrapuntique (Sonata IX) ancrent cette musique dans la tradition septentrionale, c'est vers l'Italie qu'elle ne cesse de porter son regard, johann heinrich schmelzernon tant parce qu'elle se complaît dans la brillante virtuosité qui sera celle des sonates pour violon à venir (on songe au recueil fondateur que sont les Sonatæ unarum fidium de 1664), mais parce qu'on y retrouve, même avec un effectif instrumental aussi réduit, des traces de polychoralité, dont Schmelzer devait avoir une connaissance approfondie grâce à l'enseignement d'Antonio Bertali, ainsi qu'une attention particulière portée à la fluidité mélodique et au caractère chantant des harmonies. Le même esprit préside aux pièces de caractère et ballet donnés en complément de programme, mais leur destination leur autorise plus de liberté et surtout de pittoresque. Ainsi des effluves populaires imprègnent-ils, quelques décennies avant Telemann, les Cornemuses polonaises (Polnische Sackpfeiffen, 1665), tandis qu'un basson s'invite au Jour des haricots (Al giorne delle correggie, 1676) pour imiter drôlatiquement les flatulences provoquées par ce plat offert chaque année aux travailleurs par leur patron, et que l'École d'escrime (Die Fechtschule, 1668) dépeint avec force détails, comme le cliquetis des armes, et une bonne dose d'humour un combat que nous dirions aujourd'hui d'opérette. Le parcours s'achève dans une ambiance plus recueillie, avec le célèbre Lamento sopra la morte Ferdinandi III (1657) qui respecte les usages du temps en matière de Tombeaux musicaux en débutant dans une atmosphère assombrie pour finir de façon plus légère et lumineuse, probablement pour signifier que le défunt connaît au Paradis la joie des Bienheureux.

Sauf erreur de ma part, aucune des pièces du programme de l'Ensemble Masques n'est inédite et il affronte donc, entre autres, la concurrence d'un disque déjà ancien, mais réédité il y a peu, d'Armonico Tributo Austria et Lorenz Duftschmid (Arcana, 1996/2010), et celle d'une réalisation plus récente du Freiburger BarockConsort (Harmonia Mundi, 2012), deux approches différentes et convaincantes. La lecture des jeunes musiciens, dirigés avec fermeté et précision du clavecin par Olivier Fortin, se caractérise, dès les premières minutes du disque, par un raffinement et une sensualité qui ne se démentiront ensuite à aucun moment. Ensemble MasquesTout est parfaitement en place, les instrumentistes, pris individuellement, sont tous en pleine possession de leurs moyens techniques qu'ils mettent le plus humblement du monde au service d'un collectif que l'on sent très soudé et soucieux de parfaitement s'entendre, dans tous les sens de ce verbe. Ce refus de la démonstration, s'il est parfaitement en situation dans les sept sonates extraites du Sacro-profanus concentus musicus et dans le Lamento qui appartiennent à ce que la rhétorique nomme le style élevé, bride peut-être un rien l'humour des trois pièces descriptives qui constituent un théâtre en musique où il est possible et même souhaitable de lâcher un peu plus la bride à une certaine truculence. Malgré cette minime réserve, on se laisse très vite séduire par ce son à la fois soyeux et charnu, parfaitement capturé par Aline Blondiau, par cette douceur sans mollesse ni fadeur qui donne à bien des sonates un caractère chantant que l'on ne retrouve à ce point, à ma connaissance, dans aucune autre interprétation, par une approche pleine de nuances et d'un esprit qui souvent confère à ces œuvres trop souvent cantonnées à de brillants étalages de virtuosité, une densité, voire une noblesse inattendues.

 

Voici donc un disque Schmelzer réussi qui prend place sans pâlir aux côtés de ses prestigieux prédécesseurs et que chacun découvrira avec un réel plaisir. Une bonne nouvelle n'arrivant jamais seule, on apprenait, il y quelques jours, que l'Ensemble Masques s'apprêtait à enregistrer sous peu un nouvel opus, cette fois heureusement consacré à des pièces un peu moins fréquentées, celles de Michel Corrette (1707-1795). Voici donc un projet que l'on suivra avec bienveillance et attention.

 

Johann Heinrich Schmelzer Sacro-Profanus Ensemble MasquesJohann Heinrich Schmelzer (c.1620/23-1680), Sacro-profanus : sonates à 5 et à 6 extraites du Sacro-profanus concentus musicus, Al giorno delle correggie, Die Fechtschule, Polnsiche Sackpfeiffen, Lamento sopra la morte Ferdinandi III

 

Ensemble Masques
Olivier Fortin, clavecin & direction

 

1 CD [durée totale : 53'55"] Zig-Zag Territoires ZZT 334. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Sonata IX a cinque

 

2. Sonata a cinque par camera : Al giorno delle correggie

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

Johann Heinrich Schmelzer en 1658. Dessin à la plume anonyme.

 

La photographie de l'Ensemble Masques est de Franck Ferville, utilisée avec autorisation.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

Henri-Pierre 26/12/2013 15:37


Tu as raison, en revenant sur le tableau après ton commentaire, je pense aux photographies d'avant avec les personnages devant des décors peints.
La gestuelle très "posée" fait effectivement penser à des acteurs.

Jean-Christophe Pucek 26/12/2013 17:17



Ravi de te voir corroborer mon impression, je me demande toujours si je ne pousse pas parfois l'interprétation un peu loin.



Henri-Pierre 15/11/2013 15:18


Juge, cher Jean-X, de ma joie et de ma stupéfaction en ouvrant ce billet de découvrir un tableau de Gérard de Lairesse qui, bien que souvent comparé à Poussin, semblait avoir déserté les allées
des mémoires contemporaines. Depuis les temps lointains des amphithéatres de la fac de Bordeaux, je ne crois pas me souvenir d'en avoir vu ou entendu une évocation...
Je suis séduit par la verdeur roborative de cette musique frisant parfois le vulgaire (dans le sens premier du terme) comme l'était la noblesse de cette époque où les codes sociaux n'avaient
encore pas étouffé l'impertinence (ou la pertinence, va donc savoir) des propos ni de la gestuelle qui encanaillait de sa vivacité incontrôlée les excès de dentelles.


L'Ensemble Masques a bien saisi l'esprit remuant d'une époque de velours ferraillants

Jean-Christophe Pucek 26/12/2013 08:52



Ce n'est pas la première fois que j'utilise un tableau de Gérard de Lairesse pour illustrer une de mes chroniques, mon ami, et je goûte assez l'invention de ce peintre à la trogne impossible mais
au pinceau très sûr. Je suis resté en arrêt devant la nature double de ce tableau, avec un arrière-plan assez complètement figé (on dirait un décor de théâtre) et ce groupe au premier plan qui
apporte une vie assez incroyable dont une certaine impertinence n'est pas absente (pour moi, ce sont assez clairement des acteurs). En lisant ton commentaire, dont je te remercie, on dirait bien
que la correspondance entre la musique et le tableau a plutôt bien fonctionné



cyrille 03/11/2013 16:22


Mélancolique Sonata IX a cinque... puis facétieuse Sonate "Jour des haricots" ! Deux extraits savoureux que tu nous donnes à entendre ici d'un compositeur peu connu et qu'il est heureux
de (re)découvrir par ce bel Ensemble Masques. Il sera intéressant de pouvoir les entendre dans M. Corrette, prochainement...


Bien des bises, mon ami.

Jean-Christophe Pucek 03/11/2013 20:32



Oui, la Sonate est une œuvre un peu plus profonde que Le Jour des haricots, mais je crois qu'on peut trouver son compte avec les deux, en fonction de l'humeur du mooment, ami
Cyrille. Et puis, j'aime cette idée de pouvoir faire se côtoyer style élevé et plus relâché, c'est assez baroque, finalement.


Merci pour ton commentaire et attendons sagement Corrette, ce devrait être réjouissant.


Des bises



Michèle 30/10/2013 23:29


Une précision pour la pauvre béotienne que je suis : à quelle destination exactement ce "Jour des haricots "  ?


Le répertoire de basson exploré par mon petit voisin quand il rentre du collège sur le coup de 17 H ne me paraît pas aussi rigolo, loin de là ...

Jean-Christophe Pucek 01/11/2013 07:35



La destination de ce Jour des haricots n'est pas précisée, Michèle, mais peut-être peut-on conjecturer que cette pièce aurait pu être conçue pour les festivités du carnaval ? En tout
cas, elle semble avoir fait sourire un certain nombre de lecteurs, preuve que le compositeur a bien ménagé ses effets.


Très belle journée à vous.



giuliani 28/10/2013 16:12


Que cette musique est bien interprétée ! Même "le jour des haricots" qui prête forcément à rire ne s'égare dans aucune lourdeur et je préfère cette retenue à une exagération insistante pour
plaire au plus grand nombre en l'obligeant à comprendre que "c'est ici qu'on doit applaudir". Je ne connaissais de Schmelzer que les "Sonatae a violino solo" par Hélène Schmitt chez Alpha dont le
verso du CD, soit dit en passant, indique comme date de naissance de Schmelzer "1855" et situe son décès en "1937" ! 


Une fois de plus donc, vous me faites découvrir une belle musique et le tableau de Lairesse qui lui correspond si bien. Merci donc pour ce tableau, italianisant, et pour la musique de
Schmelzer dont certains accents nous rappellent l'Italie. 

Jean-Christophe Pucek 01/11/2013 07:23



Je crois aussi, chère Simone, que l'Ensemble Masques a bien fait de ne pas forcer sur les effets en ce qui concerne le Jour des haricots. Comme dirait une publicité bien connue, ce n'est
pas la peine d'en rajouter, la musique parle d'elle-même.


Nous avons visiblement la même édition du disque d'Hélène Schmitt, avec la même coquille sur la pochette. Gardons-la précieusement, peut-être qu'un jour elle sera considérée comme de collection —
je dis ça avec un rien d'ironie désabusée, car je crains hélas qu'au train où vont les choses, bien des disques deviendront rapidement des objets rares.


J'ai beaucoup cherché une illustration qui me semble convenir pour ce billet et, finalement, ce tableau de Lairesse s'est imposé parce qu'outre son caractère nettement italianisant, je le lis
comme une sorte de scène ce théâtre, avec un décor volontairement statique animé par le groupe très vivant du premier plan.


Grand merci pour votre commentaire et belle première journée de novembre à vous.



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