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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 16:07

 

corrado giaquinto allegorie paix et justice

Corrado GIAQUINTO
(Molfetta, province de Bari, 1703-Naples, 1766),
Allégorie de la Paix et de la Justice
, c.1753-54
Huile sur toile, 40,96 x 69,21 cm, Indianapolis, Museum of Art.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Malgré le travail méritoire, dans les années 1990 et une partie des années 2000, du musicologue Dinko Fabris et du chef Antonio Florio, successivement relayé par les labels Symphonia et Opus 111, ayant abouti à la résurrection de musiciens plus ou moins totalement tombés dans l’oubli – les Provenzale, Vinci, Caresana et consorts –, on peine souvent à se représenter l’extraordinaire bouillonnement de la vie artistique, et, plus particulièrement, musicale, à Naples aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le florilège récemment édité par Fuga Libera sous le titre A voi ritorno (Je vous reviens), qui réunit des œuvres instrumentales et vocales de trois importants compositeurs de la première moitié du XVIIIe siècle – Durante, Porpora, Leo – sous la baguette intelligente et informée de Giorgio Sasso, constitue une excellente introduction à cet univers.

nicolaporpora.jpgDes trois musiciens documentés par cette anthologie, Nicola Antonio Porpora (Naples, 1686-1768, portrait anonyme ci-contre) est celui envers lequel, après une longue éclipse, le vent de la postérité semble tourner le plus favorablement, quand bien même ce ne serait, hélas, que pour servir de réservoir d’arias pour chanteuses en mal de répertoire virtuose. Compositeur et pédagogue ayant fait une carrière européenne entre Naples, Venise, Londres, Dresde et Vienne avant de revenir mourir pauvre et démodé dans sa ville natale, maître de Hasse, de Farinelli, de Haydn, Porpora est surtout connu pour ses opéras débordants de virtuosité (avec tout ce que celle-ci peut avoir de vain), mais qui révèlent également une science de la couleur, orchestrale comme vocale, extrêmement sûre. La cantate inédite Il Ritiro (La retraite) qui figure sur A voi ritorno exploite cette dernière qualité tout en favorisant une sobriété bienvenue de la ligne vocale. Ici, l’outrance théâtrale fait place à un raffinement parfaitement en phase avec la forme choisie – la cantate est avant tout destinée aux cercles connaisseurs de l’aristocratie – comme avec le sujet développé, celui de l’éloignement des vanités mondaines au sein d’une campagne évidemment idéalisée.

corrado giaquinto allegorie paix et justice detailL’opéra était aussi la grande affaire de Leonardo Leo (San Vito dei Normanni, province de Brindisi, 1694-Naples, 1744), mais c’est sa musique sacrée que l’on connaît surtout aujourd’hui, laquelle, solidement ancrée dans la tradition du siècle précédent, révèle un compositeur maîtrisant parfaitement l’usage tant du contrepoint que des élaborations polyphoniques sur cantus firmus. Il ne faut pas croire pour autant que Leo, comme on l’a souvent écrit, est un musicien passéiste ; les deux œuvres instrumentales (Concerto pour quatre violons en ré majeur et Sinfonia concertata pour violoncelle en ut mineur) et la cantate Vado dal piano al monte (Je vais par monts et par vaux), qui connaît ici son premier enregistrement, le montrent également très au fait des innovations de son temps, matérialisées par la primauté accordée à la mélodie sur une écriture plus savamment recherchée, une exigence de fluidité et de simplicité accrue. Leo fait talentueusement cohabiter ces nouveautés avec des éléments plus traditionnels, ainsi que l’attestent la présence de fugues dans les deux concertos.

francesco duranteOn retrouve cette coexistence entre les deux manières chez Francesco Durante (Frattamaggiore, 1684-Naples, 1755, portrait anonyme ci-contre), contemporain et rival de Leo. Celui qui fut, pour beaucoup, le héraut du style « moderne », ainsi qu’un pédagogue respecté et le maître de Pergolesi, Paisiello et Piccinni, ne laisse pourtant aucune œuvre pour la scène, mais un legs important de musique sacrée où l’emprise du contrepoint, au demeurant impeccablement mis en œuvre, s’allège pour faire place à une manière empreinte de lyrisme et d’une vocalité toute opératique. Survivent aussi de la plume de Durante quelques œuvres instrumentales, dont de fameux Concerti a quartetto ressuscités en 1992 par le Concerto Köln dans une mémorable intégrale. Celui en mi mineur, que nous propose aujourd’hui A voi ritorno, est très représentatif de ce mélange d’ « ancien » et de « nouveau », avec son second mouvement fugué intitulé « Ricercar del quarto tono » que suit un tendre Largo proche, lui, du style galant.

raffaella milanesiÀ une époque où se multiplient des récitals inutiles uniquement destinés à faire reluire l’individualité des chanteurs, A voi ritorno prouve qu’il est encore possible, sous réserve d’être curieux et courageux, de produire des anthologies intelligentes qui proposent à l’auditeur des œuvres entières plutôt que des arias en ragoût. Il y a fort à parier, néanmoins, que ce disque ne fera pas l’unanimité, tant il prend des distances, à mon avis salutaires, avec la manière agitée, voire convulsive, dont maints ensembles assaisonnent la musique italienne. La direction sereine mais sans mollesse de Giorgio Sasso, pour lequel théâtre ne rime visiblement pas avec gesticulation, fait songer, par sa recherche de clarté et d’équilibre, à des chefs comme Antonio Florio ou Enrico Gatti. A la tête de l’Insieme Strumentale di Roma, qui déploie de très belles couleurs (mention spéciale pour le violoncelle de Diego Roncalli, si chaleureux dans la Sinfonia concertata de Leo) et fait preuve d’une réelle discipline d’ensemble, Giorgio Sasso démontre une qualité essentielle pour servir au mieux le répertoire baroque napolitain : la possibilité qu’il offre, en opérant un juste dosage entre dynamisme et pondération, au chant de s’épanouir dans toute sa plénitude. Les deux cantates du programme sont interprétées avec beaucoup de justesse et de sensualité par la soprano Raffaella Milanesi (photographie ci-dessus) qui apporte ce qu’il faut d’implication et de lyrisme pour que des textes qui, avouons-le, ne se démarquent pas des conventions propres au genre de la cantate pastorale, prennent vie et entraînent l’auditeur séduit vers ces solitudes champêtres où, loin du fracas héroïque des scènes d’opéra, les roses aux inoffensives épines des amours bucoliques et la douceur des humbles existences ont leur empire. En se gardant du piège de l’univocité, cet enregistrement très réussi permet à l’auditeur d’entendre, dans tous les sens du terme, la coexistence entre style « ancien » (contrapuntique) et « moderne » (galant) dans la Naples de la première moitié du XVIIIe siècle et les réponses apportées par trois compositeurs majeurs à cette problématique.

Par la cohérence de ses choix programmatiques et esthétiques, A voi ritorno s’impose donc comme une introduction assez idéale à l’univers de la musique napolitaine du Baroque tardif, dont, on ne le dira jamais assez, l’impact historique est autrement plus déterminant que celui de l’opéra vénitien contemporain dont les vivaldomaniaques nous rebattent quotidiennement les oreilles. On sait donc particulièrement gré à Giorgio Sasso et Raffaella Milanesi de nous en faire découvrir ou redécouvrir quelques paysages choisis avec une probité et une suavité qui emportent l’adhésion. 

 

a voi ritorno durante leo porpora milanesi sassoA voi ritorno, cantates et concertos de Leonardo Leo (1694-1744), Nicola Porpora (1686-1768), Francesco Durante (1684-1755).

 

Raffaella Milanesi, soprano
Insieme Strumentale di Roma
Giorgio Sasso, violon & direction

 

1 CD [durée totale : 73’09”] Fuga Libera FUG 570. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Leonardo Leo : Sinfonia concertata pour violoncelle, cordes et basse continue en ut mineur :
[I] Andante grazioso

2. Nicola Porpora : Il Ritiro, cantate à voix seule, cordes et basse continue :
Aria : « A voi ritorno »

3. Leonardo Leo : Vado dal piano al monte, cantate à voix seule, cordes et basse continue :
Aria : « Se a me non torni »

4. Francesco Durante : Concerto en mi mineur pour cordes et basse continue :
[IV] Presto

 

La photographie de Raffaella Milanesi est de Mirco Palazzi.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

philippe 28/07/2010 19:44



salut Jean-Christophe


un petit salut de Naples d'où j'ai un peu de temps pour te lire. J'ajoute une photo dite "passée des arts au vésuve". j'essaye d'en réduire le format mais ce n'est pas sûr que j'y arrive,


bien à toi


Philippe


 






Jean-Christophe Pucek 29/07/2010 07:00



Bonjour Philippe,


Extraordinaire, ta photo, merci beaucoup ! Voici ce qui s'appelle mettre un billet en perspective T'ayant lu, je sais
que finalement Naples s'est imposée devant la Flandre, mais après tout, la cité parthénopéenne a toujours été la porte d'entrée privilégiée de l'art du Nord dans la Péninsule, alors pourquoi pas
?


Je te souhaite tout le meilleur pour ton séjour, et te prie d'embrasser pour moi les deux femmes de ta vie.


Amitiés.



Henri-Pierre 14/07/2010 12:02



Le lion, la pourpre et la durée, quel beau triptyque de re-suscités tu nous offres là, Jean-X !


La Paix , loin de la pax romana ou la pax americana imposées par les armes, semble enfin bien proche de la Justice.
Trop proche ? Un voile de libertine tendresse, de "coquetage d'amitié" si cher au dix-huitième siècle semble envelopper leur sensuelle intimité.
D'ailleurs tiens, même le cygne de léda, conformiste comme pas deux, se hérisse devant ce parfum de scandale.


Peut-être est-ce pour cela que les hommes ont  toujours opiniâtrement séparé les deux vertus.



Jean-Christophe Pucek 15/07/2010 11:06



Il y a effectivement quelque chose de sensuel dans l'esquisse de baiser que s'apprêtent à se donner la Paix et la Justice, et dont le fruit ne pourra être que l'Amour, cher Henri-Pierre. Je relie
cette allégorie à la sensation d'apaisement heureux que procure l'écoute d'un disque si bien conçu et mené.



Ghislaine 10/07/2010 17:17



Eh bien après le passage de Briesing, j'avoue ne plus trop savoir que dire tant mon sentiment rejoint le sien. Voilà ce que c'est d'arriver en retard ! Je suis moi aussi émue aux larmes par cette
voix et par l'interprétation de l'artiste, bouleversante.


Et je connais une vraie napolitaine à qui ce billet et cette voix ont beaucoup plu aussi !


Je t'embrasse fort mon JC, très fort. Plus exactement nous t'embrassons fort toutes les deux



Jean-Christophe Pucek 11/07/2010 09:50



Quand Rome se met au service de Naples, la réussite est, semble-t-il, au rendez-vous, Carissima J'ai précisé ce que
je disais à propos de la musique vocale dans ma réponse à Briesing; ce qui me gêne est bien l'opéramanie galopante des amateurs de musique baroque qui risque d'exclure plus ou moins tous les
autres genres, ce qui a déjà quelque peu commencé. Mais devant un projet aussi intelligemment conçu qu'interprété que ce A voi ritorno, je ne puis que m'incliner avec plaisir et partager
les émotions dont ce disque est empli.


Je t'embrasse très fort, ainsi que ta maman.



Briesing 08/07/2010 19:44



Je viens apporter une opinion légèrement discordante pour dire que moi ce sont les voix qui me touchent le plus dans la musique. Et plus le temps avance plus c'est le cas. J'aime l'opéra
mais pas seulement. J'aime les voix dans la musique ancienne, dans la musique baroque. J'aime énormément le Ritiro de Porpora et je trouve que cette jeune femme le chante avec une délicatesse et
une finesse qui servent admirablement la musique.


Je peux être émue aux larmes par une voix, de même que je peux être émus aux larmes par un danseur.
Merci Jean-Christophe pour cette musique.



Jean-Christophe Pucek 11/07/2010 08:45



J'aime aussi beaucoup les voix, chère Briesing, mais il est vrai que cette appétence s'est plus focalisée, avec les années, sur la musique sacrée plus que sur l'opéra, sans doute, en partie, en
réaction contre le "tout opératique" qui fait fureur chez les amateurs de musique baroque, au détriment de tout le reste qui est, au fil du temps, de moins en moins exploré et enregistré, alors
qu'il recèle des trésors. C'est pour ça qu'à quelques exceptions près, je tente de réserver une place assez large à la musique instrumentale ici, afin de rétablir modestement un peu d'équilibre.


Mais, quelquefois, il y a des enregistrements comme ce A voi ritorno plein de talents qui font que l'on s'incline et qu'on a qu'une envie : le partager. Il y en aura d'autres, c'est
certain, et j'espère t'y retouver aussi.


Merci à toi pour ta visite et ton commentaire.


Amitiés.



CatherineD 05/07/2010 20:09



Merci de faire connaître aux non-musiciens dont je suis ces belles voix et cette musique.


Quand j'étais jeune, j'allais chez le disquaire du coin, écouter ce qu'il proposait, je n'avais aucune culture musicale hors celle des cours du lycée.


Heureusement maintenant, on a des blogs comme le vôtre !



Jean-Christophe Pucek 05/07/2010 20:20



C'est un bonheur et un honneur de partager découvertes et émotions avec celles et ceux qui le souhaitent, Catherine, et je suis heureux, croyez-moi, de vous faire plaisir, comme vous me
réjouissez avec le parallèle que vous établissez entre le travail que je mène sur Passée et celui des disquaires chez lesquels j'aimais tant me rendre avant que la grande distribution, hélas, les
tue.


Merci pour votre commentaire.


Bien à vous.



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