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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 07:39

 

Louis Boilly Houdon modelant le buste de Bonaparte

Louis Boilly (La Bassée, 1761-Paris, 1845),
Houdon modelant le buste de Bonaparte
, c.1802-3

Huile sur toile, 56,5 x 46,5 cm, Paris, Musée du Louvre
(cliché © RMN-GP/Franck Raux)

 

Le projet sur lequel je souhaite m'arrêter un instant avec vous aujourd'hui est un peu plus qu'un simple disque. De prime abord, pourtant, le programme peut sembler terriblement banal, trois sonates de Beethoven parmi les plus connues, certes jouées sur une copie de pianoforte d'époque, une pratique qui, si elle est malheureusement loin d'être devenue habituelle, est quand même moins singulière aujourd'hui que lorsqu'un Paul Badura-Skoda gravait, sous les sarcasmes d'une partie de la critique, son intégrale pour Astrée dans les années 1980.

 

Alexei Lubimov, maître d’œuvre de cet enregistrement, connaît bien l'univers de Beethoven puisque, outre un disque récent consacré aux Sonates opus 109, 110 et 111, il lui avait consacré, en 1994 chez Erato, un récital extrêmement proche comprenant la Sonate n°14 en ut dièse mineur « Clair de lune » et la n°21 en ut majeur « Waldstein », la n°8 en ut mineur « Pathétique » étant remplacée, dans le nouveau venu, par la n°17 en ré mineur « La Tempête. » La comparaison s'arrête là, car les instruments utilisés dans l'une et l'autre réalisation ont un caractère résolument différent ; en 1994, Lubimov touchait un pianoforte anglais Broadwood de 1806, Piano Erard 1802 Musée de la musique Parisaujourd'hui, la copie d'un Érard de 1802 qui est, de fait, la véritable vedette de ce projet. Le choix d'un instrument français pour interpréter cette musique peut surprendre de prime abord, mais la copieuse et passionnante notice qui accompagne l'enregistrement – saluons l'effort éditorial d'Alpha qui propose un livre-disque à la réalisation soignée dont on peut juste déplorer qu'il offre la première place à un texte de nature philosophique qui, malgré son brillant et l'abondance de ses références, n'apporte hélas pas grand chose à la compréhension de la musique et aurait pu être avantageusement remplacé par une analyse des œuvres proposées – nous apprend que « Mr Beethowen, claveciniste à Vienne » s'était justement fait livrer un piano semblable en 1803 et qu'il a donc sans nul doute pu y jouer ses créations récentes comme la Clair de Lune (1801, publiée en 1802), la Tempête (1802, publiée en 1803) voire y composer, en 1803-1804, l'ambitieuse Waldstein, exacte contemporaine de la Symphonie Héroïque dont elle pourrait sans peine revendiquer l'épithète, tant ses mouvements extrêmes aspirent à la grandeur, impression renforcée par le caractère d'improvisation et le sérieux de son Adagio molto central, préféré par le compositeur au mouvement initialement prévu, connu aujourd'hui sous le nom d'Andante favori (WoO 57), et d'humeur nettement plus légère.

Comme l'explique le facteur Christopher Clarke dans son texte d'accompagnement, toutes les ressources de la technologie moderne ont été mises à contribution pour sonder l'instrument d'Érard conservé aujourd'hui au Musée de la musique de Paris et en réaliser un fac-similé aussi proche que possible de l'original, un bijou de pianoforte dans lequel on peut voir un des aboutissements les plus achevés de la riche carrière de l'artisan. Il aurait été légitime de craindre que cette volonté de respecter le modèle jusque dans ses fragilités nuise à la vision musicale, en lui offrant un médium « imparfait » comparé aux pianos modernes – j'ai même lu, en me documentant pour rédiger ces lignes, que « seul le piano moderne était adapté pour jouer la Waldstein », une assertion dont je vous laisse imaginer ce qu'elle m'inspire – mais aussi à ses frères anglais de l'époque, nettement plus puissants. C'était oublier ce qu'Alexei Lubimov est capable de faire lorsqu'il s'approche d'un pianoforte. Disons-le cependant d'emblée : si vous voyez en Beethoven un athlétique broyeur d'ivoire ou un technicien spécialisé en effets spéciaux, Alexei Lubimovce disque risque de vous laisser perplexe voire indifférent, tant l'approche du pianiste est tout sauf une leçon de cette esbroufe qui fait trembler les estrades. Avec lui, on entre dans un univers de nuances infinies et de couleurs magnifiques, nées d'une intelligence supérieure de l'instrument dont toutes les capacités sont utilisées, de l'irisation la plus impalpable aux sonorités les plus sèchement frappées, et mises au service d'un discours plein d'une véritable éloquence qui renouvelle l'écoute d'œuvres pourtant rebattues. N'allez pas imaginer que ce Beethoven d'un extrême raffinement et dont la netteté polyphonique a été rarement aussi bien mise en évidence marche pour autant sur des œufs : il sait rugir et n'a pas honte de ses larmes, il est déjà authentiquement romantique en ce qu'il n'est jamais complètement apprivoisé (écoutez, par exemple, les foucades du Presto agitato de la Clair de lune). Enfin, et c'est peut-être le plus important, Alexei Lubimov est avant tout un musicien et là où d'autres, grisés de toucher une aussi belle mécanique que celle-ci, auraient été tentés d'administrer une démonstration musicologique ou organologique, lui nous prouve qu'il a des choses à dire sur les trois sonates qu'il a choisies et il offre à l'auditeur, pour chacune d'elles, un paysage soigneusement caractérisé, campé avec autant de rigueur que de sensibilité, fruit d'une approche toute personnelle dont il est aisé de voir qu'elle est l'aboutissement d'une réflexion et d'une proximité affermies par les années.

 

Voici donc un disque singulier, passionnant et réussi, que je recommande à ceux qui aiment le pianoforte et ne se contentent pas de vérités toutes faites sur un Beethoven qu'ils risquent fort de découvrir sous un jour assez radicalement nouveau, propre à remettre en cause, en tout cas, un certain nombre de certitudes sur l'interprétation de sa musique. J'espère maintenant que la splendide copie d'Érard réalisée par Christopher Clarke va attirer d'autres doigts aussi talentueux que ceux d'Alexei Lubimov, pourquoi pas, rêvons un peu, dans le programme de musique française que sa nature même semble appeler.

 

Beethoven Sonates 14 17 21 Alexei LubimovLudwig van Beethoven (1770-1827), Sonates pour pianoforte n°14 en ut dièse mineur « Clair de lune », n°21 en ut majeur « Waldstein », n°17 en ré mineur « La Tempête »

 

Alexei Lubimov, pianoforte Érard 1802, fac-similé de Christopher Clarke

 

1 CD [durée totale : 66'49"] Alpha 194. Ce disque peut être acheté sur, entre autres, le site de l'éditeur en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Sonate n°14 « Clair de lune » : [I] Adagio sostenuto

 

2. Sonate n°17 « La Tempête » : [III] Allegretto

 

Un extrait de chaque plage du disque peut être écouté ci-dessous grâce à Qobuz.com :

 

Illustrations complémentaires :

 

La photographie du pianoforte Érard du Musée de la musique est de Julien Dubois, extraite du livret du disque

La photographie d'Alexei Lubimov est de Peter Laenger pour ECM records

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gemmes
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commentaires

christine 25/01/2014 21:47


Magnifique ! Je me régale... en écoutant Bethoven, mon musicien préféré, interprété avec tant de clarté, de finesse, d'élégance, de fougue, et de "sentiment" sur ce magnifique pianoforte. Enfin
une interprétation qui doit probablement ressembler à celle du maître. De toutes façons, il me plait de penser aiansi. Par ailleurs, je partage entièrement votre avis sur les jeux d'esbroufe sur
les pianos modernes... Merci. C'est ma fille (soprano, entre autres) qui m'a fait découvrir votre charmant (par son originalité) blog en me faisant suivre l'article consacré à ce compositeur
lorrain méconnu (nous sommes d'origine lorraine). Merci encore. J'en ai pour quelques jours encore à découvrir tous vos extraits musicaux, selon mon temps disponible, admirer vos illustrations et
lire votre prose érudite -mais non pédante- puis craquer pour l'achat d'un ou deux CD... Encore merci.

Jean-Christophe Pucek 26/01/2014 08:12



Je suis heureux que cette chronique vous ait plu, Christine, et suis reconnaissant à votre fille, que je vous demande, si vous le voulez bien, de remercier de ma part, de vous avoir indiqué le
chemin jusqu'ici. Si les articles consacrés à votre compositeur d'élection n'y sont pas très nombreux (mais un est en préparation pour le mois prochain), j'espère que certaines des autres
propositions que vous y trouverez vous apporteront quelques satisfactions.


Je suis très amateur de claviers anciens et un disque comme celui d'Alexei Lubimov ne pouvait qu'éveiller ma curiosité, d'autant qu'il s'agit d'un interprète qui a toujours des choses
intéressantes à dire sur les répertoires qu'il aborde. J'espère que ce projet pourra connaître une suite un jour, l'idéal serait qu'il lui prenne l'envie d'enregistrer une intégrale — ne rêvons
pas trop cependant.


Je vous remercie pour votre commentaire et vous renouvelle tous mes vœux de bienvenue.


Beau dimanche à vous.



Henri-Pierre 04/12/2013 17:48


Effectivement entendre ces sonates, pratiquement instillés dans nos mémoires à la naissance, de cette façon fait qu'on les "ré-inventerait" presque en nos esprits.
C'est élégant, délicat et voyageur comme un tapis de notes qui ferait voler vers un avant pressenti et/ou fantasmé.


Et puis, le regard de Houdon si intelligent et débonnaire sous le pinceau de notre cher Boilly contribuent aussi au voyage.
Heureusement le vilain Buonaparte a encore les yeux opaques et ailleurs :)

Jean-Christophe Pucek 26/12/2013 08:36



Ce disque – cette aventure, pourrait-on dire, compte tenu de toutes les énergies qu'il a fallu déployer pour qu'il naisse – apporte une démontration, à mes yeux éclatante, de l'intrication très
serrée entre un répertoire et les instruments pour lesquels il a été conçu : il y a là une révélation, au sens photographique du terme. Bien sûr, on peut continuer à aimer ces sonates
archi-connues jouées au pîano moderne, mais on ne m'enlèvera pas de l'esprit qu'elles prennent ici une saveur et une dimension toute autre, de la même façon que la reproduction d'un tableau ne
donne qu'une idée plus ou moins précise de l'original.


Merci pour ton commentaire, mon ami.



Pierre Benveniste 22/11/2013 17:16


Merci pour nous avoir révélé ce CD remarquable. C'est presqu'une nouvelle sonate N° 27 en ut# mineur que j'ai eu le bonheur de découvrir. C'est surtout vrai dans le 2ème mouvement où la sonorité
de ce magnifique pianoforte rend justice à la subtilité de ce court mouvement où mieux qu'ailleurs on peut découvrir tout ce que Beethoven doit à Haydn en général et au presto final de la sonate
n° 39 en ré majeur HobXVI.24 en particulier. Avec le Presto agitato final, on est sidéré par l'énergie et la densité du discours musical. La sonate Waldstein ne m'avait jamais paru dans son
ensemble aussi riche de contrastes, de nuances, de rythmes dyonisiaques, de sonorités inconvenantes. C'est aussi la première fois que j'écoute le mystérieux adagio molto. Cette interprétation si
riche est véritablement une source de bonheur! 

Jean-Christophe Pucek 23/11/2013 08:21



Je partage complètement votre avis sur cet enregistrement, Pierre, qui nous permet effectivement de découvrir un Beethoven inouï, au sens propre du terme, et qui avoue tout ce qu'il doit à celui
auquel il affirmait justement ne rien devoir. Je vous avoue avoir particulièrement goûté la Waldstein surtout après avoir lu que seul le piano moderne pouvait lui rendre justice —
j'espère qu'un jour ce type d'affirmation finira par disparaître, battue justement en brêche par des réalisations du niveau de celle que nous propose Lubimov.


Je vous souhaite encore bien des plaisirs en compagnie d'un disque dont vous verrez que les écoutes successives n'épuisent pas l'intérêt, bien au contraire.


Bon week-end à vous et merci pour votre mot.



giuliani 21/11/2013 15:39


C'est tout à fait inattendu et... TRÈS BEAU. Merci mille fois à vous, cher Passée, pour ce Beethoven comme une caresse.   

Jean-Christophe Pucek 23/11/2013 07:24



J'aime que ce soit inattendu, chère Simone, et comme je vous le disais en d'autres lieux, je mets un point d'honneur à ne pas me cantonner au répertoire composé en 1600-1750 auquel d'aucins
souhaiteraient sans doute que je me limite pour satisfaire leur goût.


Je suis heureux que ce Beethoven différent vous ait plu et je vous remercie d'avoir pris le temps de l'écrire ici.


Très belle journée à vous.



cyrille 21/11/2013 12:14


Qu'écrire de plus, après t'avoir lu ? Que souligner de plus, après avoir écouté ces deux extraits ? J'ose, ici, ajouter selon moi une évidence, celle de se laisser prendre par la main. Ne pas se
poser de question. Oublier un instant tout ce que l'on a déjà pu entendre auparavant de ces oeuvres célèbres, et les savourer simplement dans cette époustouflante lecture de Lubimov à laquelle
j'adhère, pour ma part, totalement.


Un grand merci, mon J.-Ch pour ce partage d'une entreprise artistique intelligente, sérieuse et respectueuse de ces oeuvres beethovéniennes, où le talent reconnu de l'interprète alliée à sa
sincèrité touche au plus profond du simple mélomane que je suis.


Je t'embrasse.


 

Jean-Christophe Pucek 23/11/2013 07:50



Je pense que ce disque fait effectivement partie de ceux qui nécessitent que l'on dépose ses habitudes et préjugés avant de partir à sa découverte, ami Cyrille. Certes, comme je l'écris, il n'est
plus très original de jouer aujourd'hui Beethoven au pianoforte, mais on utilise plutôt des instruments anglais ou viennois dont la puissance évoque plus ou moins le piano moderne, ce qui
déstabilise sans doute un peu moins l'auditeur habitué à ces derniers. Ici, et c'est ce qui fait la force de cette proposition, on n'offre pas un tel « confort » et on est en face d'une lecture
qui mise sur les nuances et les couleurs plus que sur la force. Grâce au talent et à la connaissance profonde qu'Alexei Lubimov a du compositeur, le pari est réussi et nous sommes nombreux,
visiblement, à nous en réjouir.


Merci pour ton commentaire enthousiaste et heureux week-end à toi, mon ami.


Je t'embrasse.



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