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9 septembre 2009 3 09 /09 /septembre /2009 20:01

 


Anonyme, École française, XVIIIe siècle,
Madame Louise de France en Carmélite, après 1770 ?
Pastel, Paris, Musée du Louvre.

 

Nous avons sans doute du mal à imaginer la vogue que connurent certaines expressions du sacré dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles. Comme on accourait aux Pompes funèbres (voir l’exemple ci-dessous, cliquez sur l’image pour l’agrandir) organisées lorsque les Grands de ce monde rejoignaient l’autre (notre époque n’a décidément rien inventé), il était de bon ton, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, de se presser aux célébrations de la Semaine Sainte, dont le point culminant était marqué par l’office des Ténèbres.
Celui-ci doit son nom au fait qu’il était chanté lors des matines, heure canoniale nocturne, pour s’achever à laudes, donc avec l’arrivée du jour. Il faut, pour se représenter pleinement l’effet que pouvait produire cette cérémonie, imaginer le lieu de prière illuminé seulement par un grand chandelier portant quinze bougies, éteintes une à une après chaque psaume, jusqu’à ce qu’une seule, représentant le Christ, reste allumée, cachée derrière l’autel pour symboliser sa mort. S’élève alors un fracas provoqué par l’assistance, en souvenir du tremblement de terre et de l’ouverture des tombeaux marquant la mort du Sauveur sur la croix, agitation qui ne cesse que lorsque l’ultime bougie réapparaît à la vue des fidèles, symbole de sa résurrection et signal de la fin de l’office. Dès la fin du XVIIesiècle, pour assurer à des spectateurs toujours plus nombreux un confort accru, la tenue des Ténèbres est décalée : elles se déroulent entre deux et quatre heures de l’après-midi, tout en conservant le même cérémonial et en faisant appel non seulement aux compositeurs les plus renommés du moment, mais aussi à des chanteuses d’opéra, désœuvrées en cette période de l’année où les théâtres étaient contraints à faire relâche. C’est dans ce contexte que furent écrites les Leçons de Ténèbres de François Couperin, dont un remarquable enregistrement a été édité voici quelques mois.

 

 

Les images, tour à tour violentes et désolées, du texte des Lamentations de Jérémie, dont une partie est mise en musique lors des Ténèbres, constituent, depuis au moins le début du XVIe siècle, une puissante source d’inspiration pour les musiciens. C’est vers 1662 que Michel Lambert (1610-1696) compose les premières Leçons de Ténèbres attestées en France, où le genre va connaître ensuite une incroyable floraison, attirant nombre de compositeurs célèbres, tels Charpentier ou Lalande, pour n’en citer que deux. François Couperin publie les siennes qu’il a composées « à la prière des Dames religieuses de L** », derrière lesquelles il faut sans doute voir les clarisses de l’abbaye de Longchamp, aux environs de Paris, vers 1713. Des neuf qu’il dit avoir écrites, seules les trois premières, celles du mercredi saint, sont parvenues jusqu’à nous, à supposer que les six autres aient effectivement vu le jour.
Si elles se situent dans la lignée de celles de Lambert et Charpentier par leur goût pour une ornementation foisonnante et leur expressivité souvent poignante, les Leçons de Ténèbres de Couperin se distinguent par un soin, jusqu’alors inouï, apporté aux mélismes mettant en valeur les lettres hébraïques qui ouvrent chaque verset, que l’on a fort justement comparées aux lettrines qui ornent les manuscrits. Les Leçons constituent ensuite une parfaite illustration des innovations du langage du compositeur, qui, parfaitement au fait des évolutions musicales, notamment italiennes, de son temps, y instaure une séparation plus nette entre arioso et récitatif, l’un revenant plus particulièrement aux lettres, l’autre aux versets. Enfin, Couperin, au moyen d’une écriture des voix extrêmement souple, mais discrètement tendue par des instabilités tonales et des surprises harmoniques, donne à un texte où rode le désespoir une expression plus suave, par instants presque sensuelle, et mélancolique que véritablement tragique, qui est bien dans l’esprit d’un musicien pour lequel le suggéré semble avoir été plus important que le clairement énoncé.

Cette nouvelle version des Leçons de Ténèbres marque la résurrection, que l’on espère définitive, des Demoiselles de Saint-Cyr, ensemble qui avait enchanté les amateurs de musique baroque française au début des années 1990 avant de disparaître – honte absolue ! – faute de subventions, alors que son parcours artistique était exemplaire et salué par tous. Dirigées par Emmanuel Mandrin, qui joue ici l’orgue Samson Scherrer (1748)/Bernard Aubertin (1992) de Saint-Antoine l’Abbaye (Isère), lequel sonne, contrairement à l’enregistrement de Christophe Rousset (Decca, 2000) réalisé avec le même instrument, comme un véritable grand orgue et non comme un positif, les neuf chanteuses donnent des Leçons de Ténèbres de Couperin, mais également des deux splendides répons de Charpentier, de l’ample et sobre Miserere de Lambert (une très belle œuvre, donnée ici en première mondiale), ainsi que des antiennes, psaume et verset choisis pour assurer la cohérence du programme, une version de très haute tenue, d’une parfaite maîtrise technique, d’une sensibilité à la fois frémissante et contrôlée, parfaitement conforme à ce que l’on peut savoir de l’esprit du compositeur.
Il ne saurait être néanmoins question de prétendre que cette vision est plus « authentique » qu’une autre, cet adjectif n’ayant, dans l’absolu, pas grand sens quand il s’agit d’interpréter les œuvres musicales du passé. On pourrait d’ailleurs trouver à redire en ce qui concerne l’utilisation du grand orgue, instrument qui, normalement, n’était pas joué en France durant la Semaine sainte. Ce qui fait, à mes yeux, le prix de ce disque est de ne jamais se cantonner à une couleur uniment lacrymale, de ménager ici et là des trouées lumineuses bienvenues et pertinentes, mais aussi de traduire avec un équilibre confondant de justesse, à quel point les univers sacré et profane, la chaire et la chair, se mêlent et se fécondent dans ces Leçons de Ténèbres. Il est aisé de comprendre, à l’écoute de cette version, pourquoi certains sévères censeurs de l’époque condamnaient ces musiques qui « change[nt] en divertissemens ce qui n’est établi que pour produire en l’âme des chrestiens une Saincte et salutaire tristesse », car on y perçoit bien à quel point la frontière entre les deux univers est floue, comme elle devait l’être dans l’esprit de ceux qui, rappelons-le, sevrés d’opéra, se rendaient à Ténèbres comme on va au spectacle.
Pour finir, j’ai lu, sous la plume d’un chroniqueur autorisé, que l’interprétation était gâchée par la réverbération de la prise de son. Effectivement, quelle sotte idée d’aller enregistrer un programme religieux dans une église, ne trouvez-vous pas ? Plus sérieusement, le susdit chroniqueur et votre serviteur n’ont sans doute pas écouté le même disque, car s’il est vrai que l’acoustique de Saint Antoine l’Abbaye est ample, pas un instant la lisibilité du texte ne se trouve brouillée, et, mieux encore, la largeur de l’espace sonore permet au grand orgue et aux voix de trouver une fusion parfaite, l’instrument portant ou nimbant celles-ci sans jamais les couvrir.

 

incontournable passee des artsAlors, tient-on avec ce disque la version de référence des Leçons de Ténèbres de Couperin ? Cette notion de référence n’étant pas forcément la plus pertinente au monde, disons simplement qu’il s’agit indubitablement d’une interprétation qui s’impose au nombre des toutes meilleures, aux côtés de celle, entre autres, de Christophe Rousset qui joue la carte d’une distribution vocale luxueuse (Sandrine Piau et Véronique Gens, rien de moins) au service d’une dimension nettement opératique, en tendant hélas, à mon sens, à faire quelquefois l’impasse sur le caractère sacré de l’œuvre. L’équilibre, selon moi supérieurement négocié, de cet enregistrement des Demoiselles de Saint-Cyr nous permet sans doute d’avoir une vision plus complète et plus fine de l’esprit et des enjeux de ces Leçons de Ténèbres.


francois couperin tenebres demoiselles saint-cyr mandrinFrançois Couperin (1668-1733), Leçons de Ténèbres (avec deux Répons, H.111 et 112, de Marc-Antoine Charpentier, et, en première discographique, le Miserere de Michel Lambert).


Les Demoiselles de Saint-Cyr.
Emmanuel Mandrin, orgue & direction.


1 CD Ambronay éditions AMY018. Incontournable Passée des arts. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.


Extraits proposés :

1. Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : In monte Oliveti, premier répons H.111.

2. François Couperin : Seconde leçon (« Vau – Et egressus est… »), à une voix.
Eugénie Warnier, dessus.

 

Illustrations du billet :

Charles Nicolas Cochin (Paris, 1715-1790) : Pompe funèbre de Polixène de Hesse Rheinfels, reine de Sardaigne, après 1735. Plume, encre grise, lavis gris, pierre noire et rehauts de blanc, Paris, Musée du Louvre.


Jean Charles Flipart (Paris, 1682-1751), Portrait de François Couperin, d’après André Boüys, 1735. Gravure, Paris, Bibliothèque nationale de France.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Roland Bontridder 16/04/2014 15:29


Enfin une réalisation où l'orgue est "présent" sans étouffer. La voix peut s'en donner à coeur joie sans se plier aux idées préconçues et compassées du Jansénisme abandonné à l'époque où Couperin
a écrit ses Ténèbres. Dans les cantiques et poésies des heures monastiques pour la première partie de la Semaine sainte où s'inséraient les Ténèbres du Mercredi Saint, il reste comme une
nostalgie de l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. D'ailleurs, comme disent les Evangiles il passe ces trois jours à Béthanie pour se faire chouchouter par ses amis Lazare, Marthe et Marie
... Couperin dont la fille était religieuse était sans doute un plus fin théologien que l'on s'imagine ....   

Jean-Christophe Pucek 18/04/2014 08:34



Je suis tout à fait d'accord avec vous, cher monsieur, pour dire qu'il passe, dans cette interprétation, quelque chose de très juste sur l'esprit de cette œuvre et de l'époque qui l'a vue naître.
Certains intreprètes ont versé dans différents travers, comme l'excès d'angélisme – c'est le cas de toutes les lectures avec contre-ténor, outre qu'elles sont inexactes historiquement – ou celui
d'aridité que vous dénoncez justement. Ici, il y a vraiment une incarnation et un équilibre qui me semblent parfaitement en situation.


Merci pour votre commentaire très revigorant et bonne journée à vous.



Danièle 12/05/2012 20:53





Réapprendre l'espoir, la sérénité et la ferveur. Cette œuvre ferait partie de mon "île déserte".
Moi qui aime tant la version de Ch. Rousset, je ne pensais pas un jour renouveler sous un autre aspect toute l'émotion de la 1ère écoute. 


Choc dès le début de ce programme fort bien conçu.


Pureté d'un simple ligne vocale, puis ce magnifique Salvum me fac Deus. Cet intervalle de tierce
mineure s'épanouissant sur un sol naturel, après tant de notes répétées, alors que le sol# se fait entendre ensuite dans l'harmonie, c'est la magnificence de la pureté. 


Les deux extraits de Charpentier sont splendides aussi : quelle amplitude dans le Mont des
Oliviers, quelle invention mélodique dans le Tristis est anima mea !


Quant au Miserere de Lambert, on dirait la voix des anges.


Et pour couronner le tout, merci, Jean-Christophe, d’avoir choisi Madame Louise pour nous tenir
compagnie dans cette écoute. Ce portrait est déjà une magnifique réussite en lui-même, mais dans le contexte historique, il acquiert une profondeur assez bouleversante.


Pour terminer, je ne peux m’empêcher d’ajouter que je suis profondément étonnée qu'un chroniqueur
puisse regretter la prise de son. A mon avis, elle apporte une authenticité et une plénitude quasi palpable. Peut-être n'écoute-t-il pas la musique avec son cœur mais avec son bloc notes
...

Jean-Christophe Pucek 17/05/2012 09:59



Je trouve enfin tout le temps qu'il me faut pour vous répondre, Danièle, veuillez m'excuser pour ce délai.


J'ai bien du mal à ajouter quoi que ce soit à ce que vous dîtes sur ce disque, tant il me semble que vous en avez parfaitement saisi l'esprit - contrairement au critique « officiel » que je
mentionnais - et pas seulement du dehors, mais bien de l'intérieur. Je crois sincèrement, en dépit des qualités de la lecture de Christophe Rousset, qui figure à ses côtés sur mes étagères, que
celle-ci va beaucoup plus loin dans la compréhésion intime de ces pièces et de leur contexte, ce qui rend encore plus sensible la disparition des Demoiselles de Saint-Cyr, ensemble dont presque
tous les disques délivrent la même sensation d'évidence.


J'espère sincèrement que cet enregistrement va vous accompagner longtemps encore, des écoutes répétées n'en épuisent pas, à mon avis, les beautés.


Très belle journée à vous.



Henri-Pierre 06/04/2012 09:53


Je reviens, j'ai voulu faire comme si ce billet était neuf pour moi parce que sachant qu'Henriette flottait quelque part en amont j'ai préféré donner une couleur détachée de celle inféodée à
l'époque de ce cruel événement évoqué dans nos échanges.
Et puis tu m'as titillé la mémoire avec l'achat d'un certain disque et je n'ai pu m'empêcher de remonter le temps. Tu vois, là, je ne pourrais plus te parler des lumières de mon dernier
commentaire.
Ce voyage dans un temps si proche et si lointain, pas encore trois an, d'un septembre qui le 22 aurait été le 86e anniversaire de l'Absente, m'obstrue les clartés et les rédemptions pour me
replonger dans le gouffre de l'irréversible, du jamais plus.
Que nos philosophies ou nos pensées sont peu de choses lorsqu'on ravive les douleurs abyssales des départs sans retour.
Une heure après je ne suis plus le même, je me sens plus proche de 2009 que de 2012.
Seul l'ordre de madame Louise de France à son Charon tisse un lien entre l'avant et le maintenant.
Mais ce qu'Henriette me manque...

Jean-Christophe Pucek 10/04/2012 08:12



Figure-toi que je me suis demandé si ta mémoire ne te faisait pas défaut - ça arrive à tout le monde, à ton serviteur le premier - et si tu avais occulté le fait que tu avais acheté ce disque et
qu'il se trouve aujourd'hui sur les étagères de Charmes. Je comprends tout à fait ce que tu me dis, dans la mesure où si je nie absolument le caractère universel de la musique, je suis le premier
à souligner sa fonction mémorielle, à tel point d'ailleurs que je pourrais évoquer toute ma biographie rien qu'avec elle, qu'elle soit « classique » ou « populaire ». Je rejoins en ceci la
réplique que Pascal Quignard met dans la bouche de M. de Sainte Colombre s'adressant à Marin Marais dans Tous les matins du monde : « Je vais vous confier un ou deux arias capables de
réveiller les morts.»


Merci pour tes deux commentaires.



Henri-Pierre 06/04/2012 08:28


Ce disque, tu m'excuseras mais je persiste à utiliser le terme disque, la forme étant pour moi plus significative que la technique, est un véritable joyau où la mortification et le plaisir des
sens s'entrelacent sans se contredire. Cette volupté dans l'adoration, cette gourmandise des larmes ne me sont pas étrangères et ne peuvent paraître inappropriées ou scandaleuses à qui a lu
Sainte Thérèse d'Avila et, notamment, sa fameuse description de la transverbération.


Déchirante et lumineuse cette musique l'est parce qu'elle est tout simplement l'expression ultime de la tension de l'âme vers l'issue de paix et de lumière qui viendra après le passage douloureux
de cette vie que l'on aime à goûter sous quelque forme que ce soit malgré son cortège de misères et de douleurs.


Conscience poignante de notre finitude et tension exaltée vers l'Eternité qui justifie et abolit nos itinéraires. L'homme n'est pas univoque et ces lamentations voluptueuses que tu nous proposes
nous prouvent que cela se justifie y compris dans nos croyances, nos approches du divin.


j'aime ce portrait d'une fille de France qui se dépouilla des fastes et des honneurs avec une hauteur frisant la morgue, ses derniers mots furent dit-on "cocher, au paradis"...

Jean-Christophe Pucek 10/04/2012 07:59



Je n'ai pas à t'excuser d'employer le mot de disque, mon ami, puisque je suis le premier à l'utiliser


Sur le reste, si je serais sans doute moins lyrique que toi, nature oblige, je te rejoins sur la volupté des larmes que tu ressens et qui me semble tout à fait conforme à l'esprit du temps. Je
perçois, en revanche, cette musique comme beaucoup plus paisible que ce que tu décris, sans doute parce qu'il s'agit de la vision du compositeur le plus irréductiblement français du XVIIIe
siècle, en dépit de son admiration pour la musique italienne qu'il fut parmi les premiers à défendre en France, et qu'il y a ici un caractère pudique et élusif assez typique de l'esprit hexagonal
que l'on retrouvera, par exemple, chez Fauré ou Ravel.


Je réponds à la suite de ton commentaire in loco.



Jean-Christophe 15/09/2009 19:42

Il n'est de sentiment vrai que continu, quand bien même certains moments tanguent et, au sens propre, nous mettent à mal. Être là, quoi qu'il arrive, répondre présent, toujours.

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