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27 août 2009 4 27 /08 /août /2009 11:26


 

Le dernier disque en date d’Amandine Beyer, construit autour des Quatre saisons de Vivaldi (cliquez ici pour en savoir plus), a reçu un accueil critique unanimement favorable, rejoignant immédiatement, dans une œuvre à la discographie aussi pléthorique que relevée, le cercle très fermé des versions qui comptent et consacrant, dans le même temps, auprès d’un public élargi, la jeune violoniste comme une valeur sûre de la scène baroque. En cette fin du mois d’août 2009, la voici qui nous revient, toujours accompagnée par ses impeccables Incogniti, pour nous proposer une savoureuse anthologie consacrée à Nicola Matteis, qui paraît aujourd’hui même chez Zig-Zag Territoires. Elle signe, avec ce disque étincelant, une des parutions incontournables de la rentrée discographique et elle a eu la gentillesse de répondre à quelques questions, ce dont je la remercie infiniment.

 

Jean-Christophe Pucek : Votre nouveau disque est consacré à un compositeur d’origine napolitaine, mais dont la période d’activité est attestée en Angleterre à partir de 1676, Nicola Matteis. Pourriez-vous nous expliquer comment est né ce projet ?

 

Amandine Beyer : Cela fait très longtemps que je connais Matteis, car son Passaggio rotto est une des pièces angulaires du répertoire pour violon solo au XVIIe siècle, pratiquement au même titre que la Passacaglia de Biber. Je l'avais découvert à Bâle grâce à Chiara Banchini et sachant que cette musique me plaisait, je l'avais gardée dans un coin de ma mémoire. Et puis, un jour, j'ai commencé avec le groupe à lire les autres pièces qui sont avec basse continue et tout un monde s'est ouvert à nous, à travers une superbe édition fac-simile qui, rien qu’en la regardant, met l'eau à la bouche. Nous avons pensé que ce serait bien de l'enregistrer, afin de convaincre tout le monde que ce compositeur était un génie trop négligé, mais cela a pris encore quelques années. Finalement nous y voici, et nous sommes très contents de faire partager cette musique !


J.-C.P. : De la vie de Matteis, on ignore à peu près tout, à tel point que même ses dates de naissance et de mort sont incertaines. Il est néanmoins probable qu’il voyagea en Europe, ce qui ne fut sans doute pas sans conséquences sur sa musique. Quelles sont les influences qui, selon vous, s’ajoutent le plus manifestement à ses racines italiennes ?

 

A.B. : Tout d'abord, la musique de Matteis est très « mattéienne ». Ceci semble bête à dire, mais je crois qu’il entre dans la veine créatrice du Napolitain, comme pour tous les violonistes compositeurs (et donc interprètes de leurs œuvres), une grande part de sa personnalité farouche, que l'on peut mettre sur le compte de sa ville natale, ou de la génétique, ou de ses expériences en voyage... Si l'on cherche des influences plus extérieures, il y a, selon moi, une forme de raffinement français de la suite passée à la sauce anglaise qui est très nette (toutes les divisions présentes en témoignent), surtout du point de vue de la carrure (c'est-à-dire du rythme harmonique, de la structure des phrases, de l'emplacement des points forts et faibles), avec quelques accords très surprenants, dont je ne peux vraiment pas dire d'où il les a sortis ! Imagination sonore, goût de la dissonance non préparée, oreille particulièrement perméable au moindre accident chromatique ? Il faudrait pouvoir le lui demander !

Et, j'allais presque oublier, un traitement très virtuose de l'instrument, sûrement dans le goût particulier du compositeur, conforté par une connaissance des répertoires autrichien et allemand (roulades débridées, enchaînements souvent périlleux de doubles cordes et d'accords...)


J.-C.P. : Ce qui frappe, à l’écoute de la sélection que vous avez opérée dans les différents recueils de Matteis, c’est, outre la parfaite connaissance qu’il a des formes musicales en usage au XVIIe siècle (danses, diminutions, etc.), sa propension à les utiliser de manière originale, voire à les réinventer, quitte à les bousculer un peu. Ce jeu avec les structures formelles doit être réellement stimulant pour l’interprète ?

 

A.B. : Je parlais ci-dessus de la forme de la suite. La partition qui nous est parvenue (et qui se présente basiquement sous forme de quatre livres de pièces séparées, plus ou moins groupées par tonalité, avec, à chaque fois, la partie de violon et, tout de suite après, la ligne de basse correspondante) nous permet des expérimentations de forme libre, en accord avec la pratique même de Matteis, si l'on en croit les mots de Roger North, chroniqueur de l'époque : celui-ci raconte que Matteis choisissait  sur  le moment les pièces qu'il allait jouer, en fonction de son humeur et du public auquel il avait affaire. En vraie diva des temps modernes, le moindre bruit pendant l'exécution de ses œuvres l'indisposait fortement ! Il est, de nos jours, plus difficile de jouer avec cette liberté car les programmes sont toujours plus précis, mais il est vrai que c'est un vrai plaisir de jouer avec ces pièces pour donner telle ou telle physionomie à une suite : par exemple, on peut utiliser plusieurs préludes, ou bien éclairer une suite en mineur par son relatif majeur ou bien une tonalité voisine.

 

J.-C.P. : Dans le même ordre d’idée, il semble que Matteis se soit plu à explorer une vaste palette d’affects, des soupirs de la mélancolie à l’ironie sautillante, donnant à certains de ses morceaux des titres comme « Mouvement inconnu » ou « Air ridicule ». De telles indications contraignent-elles l’imagination de l’interprète en le guidant un peu trop nettement ou, tout au contraire, facilitent-elles une certaine familiarité avec la dimension humaine d’un compositeur mort il y a plus de 300 ans ?

 

A.B. : Il nous a semblé, au cours du travail sur ces partitions, que c'était peut-être dans la dimension familière et humaine que résidait la force de cette musique. Même si vous n'avez jamais entendu de Matteis de votre vie, je suis à peu près sûre que vous ne serez pas intimidé, ni perdu, ni dérouté, mais, au contraire, subtilement charmé par la proximité et l'étrangeté de cet univers sonore. La ligne mélodique est simple à suivre et la basse aussi : cependant, à plusieurs reprises, le groupe du continuo s'est penché sur le chiffrage de la basse, cherchant une solution appropriée, et ce n'était pas facile, car la conduite harmonique et la ligne mélodiques sont parfois antagoniques. C'est ce fin décalage, ce sont ces « Falses consonances » qui sont si précieuses et ressortent comme de petites pépites dans chaque pièce, leur conférant subtilité et aura.

J.-C.P. : Vous avez, dans le cadre du travail sur ce disque, modifié votre technique de jeu pour tenter de vous rapprocher le plus possible de ce que les documents nous apprennent de celle de Matteis. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette démarche ? Vous a-t-elle effectivement permis une plus grande intimité avec l’univers du compositeur ?

 

A.B. : J'aurais voulu aller dans ce sens de manière plus extrême, mais des raisons physiques ne me l'ont pas permis. En effet, on possède quelques éléments de description de la technique de Matteis, et il en ressort qu'il tenait son violon extrêmement bas (« au dessus de la ceinture »). Alors, même s'il avait une large ceinture, cela fait tout de même très bas ! En ce qui me concerne, la poitrine me gêne énormément pour parvenir à ce point, de même que la longueur de mes bras. Je crois qu'il avait une morphologie qui lui permettait vraiment cette technique, qui est, par ailleurs, encore employée de nos jours par certains violonistes jouant musique baroque et/ou populaire.

Du coup, j'ai juste essayé de me rapprocher au maximum de cet « idéal », en remettant en question ma propre technique de base (j'avais déjà joué « en bas », mais des choses beaucoup plus simples !), afin de retrouver un contact de l'archet différent sur les cordes, le bras droit se retrouvant beaucoup plus bas et profitant plus de l'inertie de son poids, et de permettre au violon, qui se retrouve en contact avec la cage thoracique, de profiter d'une amplification naturelle. J'espère que ça s'entend, mais je crois que ça valait la peine d'essayer : cela rend les choses finalement beaucoup plus simples que ça ne les complique.

J.-C.P. : Hier Rebel, JS et CPE Bach, ou encore Vivaldi, aujourd’hui Matteis, votre parcours discographique récent semble vouloir s’attacher à laisser une place égale à des compositeurs connus et à d’autres plus rarement fréquentés. Sur quels critères fondez-vous vos choix artistiques et y associez-vous les membres de votre ensemble, Gli Incogniti ? Enfin, quels sont vos projets, tant au disque qu’au concert, pour les années à venir ?

 

A.B. : Pour tout projet, il s'agit pour nous d'être vraiment « emballés » par le répertoire : nous ne pensons pas en termes de compositeur plus ou moins connu, mais de transmission de notre respect et de notre amour pour les partitions jouées. Quand Zig-Zag Territoires nous a proposé de faire les Quatre Saisons, personne n'a dit « oh non, c'est trop enregistré ». Nous avons tous été ravis de le faire et avons donné le meilleur de nous-mêmes. Alors, s'il est vrai que quelquefois c'est moi qui décide (comme cela a été le cas pour Matteis), il est très important pour moi que tout le monde se sente vraiment à l'aise avec la partition. Mais pour Matteis, je n'ai eu aucun mal à défendre sa musique : tous les autres musiciens en sont tombés immédiatement amoureux et j'ai profité d'un engagement total de la part du groupe de continuo idéal qui m’a transportée ! Jouer avec deux théorbes, ou bien deux guitares ou bien un mélange des deux (Francesco Romano et Ronaldo Lopes) avec gambe et clavecin (Baldomero Barciela et Anna Fontana), c'est un des luxes que l'on peut parfois s'offrir dans la vie.

En ce qui concerne notre prochain enregistrement, il s'agira de musique du compositeur allemand Johan Rosenmüller. C'est un grand virage dans nos projets, car, d'une part, nous allons nous centrer sur un répertoire instrumental d'ensemble (pas de violon solo !) extraordinairement beau, et, d'autre part,  nous pourrons compter sur la participation de deux excellents chanteurs : Raquel Andueza et Wolf Matthias Friedrich, qui interpréteront de la musique religieuse inédite de ce compositeur. Puis, si la conjoncture le permet, nous aimerions renouer avec le répertoire vivaldien, afin d'enregistrer des concerti mettant en valeur les différents membres de l'ensemble, musiciens pour lesquels j'ai une grande admiration.

 

Propos recueillis par Jean-Christophe Pucek en août 2009.


 

Nicola MATTEIS (c.1650?-c.1700?), False consonances of Melancholy (Ayres for the violin).


Gi Incogniti :

Baldomero Barciela, viole de gambe. Ronaldo Lopes, Francesco Romano, théorbe et guitare baroque. Anna Fontana, clavecin.

Amandine Beyer, violon & direction.


1 CD Zig-Zag Territoires ZZT 090802.


Extraits proposés :

1. Passaggio rotto. Andamento veloce.

2. Fantasia.
(ces deux morceaux doivent préférablement être écoutés à la suite l’un de l’autre)

3. Grave. (Adagio)

4. Diverse bizzarrie sopra la vecchia sarabanda ò pur ciaccona.

5. Aria amorosa.

6. Movimento incognito.


Illustrations du billet :


Denis SIMON (Anvers, 1755-Naples, 1813) : Marine, vue des environs de Naples, sans date. Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.


Giovanni Antonio CANAL, dit Canaletto (Venise, 1697-1768) : La Tamise et la cité de Londres vus de Richmond House, 1747. Huile sur toile, Collection privée.


Jan Gerritszoon van BRONCHORST (Utrecht, 1603-Amsterdam, 1661) : Joyeuse compagnie avec un violoniste, 1640 (détail). Huile sur toile, Saint Petersburg, Musée de l’Ermitage.


Le site d’Amandine Beyer peut être consulté en cliquant ici.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Dialogues
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commentaires

Marie 21/01/2010 17:42


"(ces deux morceaux doivent préférablement être écoutés à la suite l’un de l’autre)"
Si ce n'est pas cela être guide ... (je ne mangerai pas mon chapeau pour autant !) ET j'ai écouté comme
conseillé.


Jean-Christophe Pucek 23/01/2010 19:50


Bon, d'accord, sur ce coup-ci, tu n'as pas tout à fait tort, chère Marie Tu as un peu de mayonnaise pour que je puisse
le manger, mon chapeau ?


Jean-Christophe 08/10/2009 19:44


A mon sens, cher Hacène, la franchise et la simplicité d'Amandine Beyer ont beaucoup fait pour que ce billet ne soit pas fermé, mais, au contraire, ouvert à tous ceux qui ont envie de découvrir la
musique de Matteis. Et tu vois, elle a raison, cette belle violoniste, puisque ce compositeur t'a semblé immédiatement familier
Je récidiverai, c'est promis, si l'occasion m'en est donnée, mais, tu sais, il n'est pas forcément évident, quand on ne dispose pas des appuis adéquats, d'approcher les artistes


Hacène 08/10/2009 14:49


Le petit mot envoyé aux abonnés m'avait intrigué. J'ai vite compris d'où venait ton enthousiasme. Excellente surprise ! Je dois dire que l'on sent bien dans cet échange que vous êtes entre vous,
entre connaisseurs, mais ce n'est pas une critique, c'est bien agréable.
Je découvre (ou l'aurais-je déjà entendu sans le savoir) Matteis, assez vite familier. Sans doute un petit penchant pour la musique baroque...
Merci et bravo. Tu recommences bientôt ?!  ;) 


Jean-Christophe 31/08/2009 20:14

Je ne sais pas si je suis doué, chère Laure, mais ce qui est certain, c'est que je ne pourrais pas faire "tenir debout" ce type de projet si je n'y croyais pas profondément. Et, tu sais, la simplicité d'Amandine Beyer m'a grandement facilité la tâche.

Laure 31/08/2009 19:58

Tu es doué pour mener un entretien avec ces passionnés, savoir communiquer sur ce que l'on aime ou sur qui on aime est, quoi qu'il puisse en coûter à ta modestie, un réel talent

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