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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 09:12


Diabolus in Musica, nous offre, depuis plus de quinze ans, un parcours passionnant en compagnie des musiques du Moyen-Âge, sacrées comme profanes, exhumant des œuvres oubliées ou revisitant celles que nous croyions bien connaître avec une ténacité et une humilité qui forcent le respect. Malgré un agenda chargé où l'exploration des chansons d'Ockeghem le dispute au lancement d'un festival d'été, Les Méridiennes, où se côtoieront aussi bien musiques médiévales, baroques, traditionnelles que mélodie française, Antoine Guerber, directeur de Diabolus in Musica, a bien voulu donner de son temps pour nous parler de son travail, de l'idée qu'il se fait de la musique médiévale, de ses projets. Je l'en remercie infiniment.

 

Jean-Christophe : Pourriez-vous, en préambule, évoquer les grandes lignes de votre parcours et de celui de Diabolus in Musica depuis sa création en 1992 ?

Antoine Guerber : L'ensemble s'est, dès le départ, focalisé sur les répertoires rares et inédits. Ce n'était pas vraiment un choix stratégique mais plutôt une nécessité pour moi de fréquenter des chemins délaissés et de mettre en valeur des répertoires de très grande valeur, inconnus simplement parce que nous sommes peu d'interprètes à nous y consacrer. Nous avons mis finalement assez peu de temps à nous faire remarquer : les premiers soutiens publics sont arrivés en même temps que les premières récompenses discographiques : en 1998-99. Depuis, nous restons fidèles à la même ligne artistique et à la même équipe d'artistes qui s'agrandit peu à peu. La différence est que nous retravaillons également des chefs d'œuvre plus courus de notre patrimoine musical, mais quand nous le faisons, comme pour la messe de Machaut qui n'est évidemment pas une redécouverte de l'ensemble, c'est toujours pour apporter une touche très personnelle et éclairer l'œuvre de façon très différente : c'est la première fois que la messe de Machaut, dans notre version, est associée au plain-chant voulu par Machaut, par exemple !

 

JC : La discographie de votre ensemble témoigne d'une curiosité remarquable pour des pans peu fréquentés du répertoire, comme les chansons latines du Moyen-Âge ou les polyphonies anglaises des chapelles royales. Quelle est la part de votre temps consacrée à la recherche ?

AG : En quantité c'est au moins un tiers de mon temps, puisque je suis aussi interprète et que malheureusement je passe également beaucoup de temps dans des tâches plus administratives, réunions, rédactions de notices. Diabolus in Musica est maintenant une petite entreprise, excellemment gérée par Camille, Dorothée et Alice, mais très chronophage ! La recherche est bien sûr un aspect essentiel de mon travail, qu'il s'agisse de recherches musicologiques sur les répertoires ou de simples travaux de documentation, tout aussi indispensables pour connaître les contextes, en histoire, histoire de l'art, histoire sociale, etc.

 

JC : A côté de ces raretés, Diabolus in Musica s'emploie également à revisiter des œuvres plus connues. Vos deux derniers disques étaient ainsi consacrés à des chansons de Du Fay et à la Messe de Nostre Dame de Machaut. Dans quelle mesure tenez-vous compte de l'héritage interprétatif et, selon vous, en quoi la vision que vous donnez de cette musique peut-elle permettre d'y jeter un regard neuf ?

AG : L'histoire de la redécouverte et de l'interprétation de la musique médiévale est un sujet passionnant, qui mériterait bien des émissions de radio, par exemple. Cela nous en apprendrait évidemment beaucoup sur la musique médiévale, mais aussi sur chaque époque : nous ne chantons pas ces répertoires comme nos devanciers des années 70. Nous avons du recul, éventuellement plus de connaissances, mais surtout, nous ne vivons pas dans l'ambiance sonore des années 70. Quand j'ai repris les œuvres que vous évoquez, j'ai évidemment beaucoup écouté les quelques versions existantes (pas si nombreuses que cela) C'est très instructif et impressionnant d'écouter la musicalité, l'intuition géniale de David Munrow à la fin des années 60, ou les choix osés d'Andrew Parrott un peu plus tard. Ces versions anciennes sont bien moins documentées, mais parfois tellement plus musicales que certaines versions plus récentes. En ce qui concerne Diabolus in Musica, je suis toujours dans la même ligne : tenter de retrouver les conditions d'interprétation de l'époque (les effectifs, les tempi, les contextes liturgiques...) et apporter la personnalité artistique des chanteurs et le style de l'ensemble (voix très personnalisées, très timbrées, tessitures graves...)

JC : Diabolus in Musica est maître d'œuvre du festival « Les Méridiennes » qui va se dérouler pour la première fois du 15 au 24 juillet prochain à Tours. Pouvez-vous nous expliquer les objectifs de cette manifestation ?

AG : Les objectifs sont multiples : apporter à un moment creux, pour ne pas dire vide, de la vie musicale tourangelle un évènement ouvert et convivial alliant concerts courts sur des répertoires très différenciés et dégustations de produits de notre beau terroir. Il s'agit de défendre le spectacle vivant et de le rendre plus accessible, moins intimidant. Bien sûr, convivialité et ouverture ne se décrètent pas, mais cela s'organise de façon professionnelle, comme tout ce que fait Diabolus in Musica le reste de l'année. Nous avons donc fait appel à des communicants, à une plasticienne dont le décor fera beaucoup pour l'ambiance du festival, à des travailleurs sociaux pour tenter d'ouvrir la musique aux publics défavorisés.

 

JC : On note, chez maints ensembles de musique médiévale, une tendance de plus en plus nette à se rapprocher des musiques traditionnelles. Quelle est votre approche sur ce point ?

AG : L'écoute des répertoires monodiques et modaux, qui concernent les traditions du monde entier, n'exceptant que notre musique classique occidentale, est évidemment fondamentale et ceci depuis les débuts de l'ensemble. Il y a tant à apprendre des grands maîtres dans ce domaine. Par contre, il faut faire attention dans la restitution de nos répertoires médiévaux. Entendre un prélude à la flûte de 10 minutes, une sorte de raga, avant une chanson de troubadour est certes séduisant quand le flûtiste est bon, mais c'est hors de propos quand on tente une interprétation « historiquement informée ». La flûte n'est pas du tout l'instrument du grand chant courtois au XIIe siècle et ces chansons étaient chantées a cappella ou avec une vièle. Bien sûr, cela n'intéresse pas forcément l'auditeur d'aujourd'hui qui peut prendre beaucoup de plaisir en écoutant un excellent flûtiste, mais moi je cherche à me rapprocher du chanteur du XIIe siècle, de sa mentalité, de sa sensibilité.

 

JC : Ce n'est un mystère pour personne, les conditions de diffusion de la musique se sont considérablement précarisées ces dernières années. Comment Diabolus in Musica, qui défend un répertoire plutôt spécialisé, parvient-il à vivre dans ce contexte délicat ?

AG : Nous nous en sortons assez bien, apparemment, grâce à des soutiens indéfectibles. Celui de la Région Centre, en premier et ceci depuis plus de 10 ans maintenant, puis ceux de la Drac Centre, du Département d'Indre-et-Loire et de la Ville de Tours. Nous arrivons à maintenir un nombre de concerts assez important pour des répertoires si méconnus, grâce au travail acharné de mes collaboratrices. Nous maintenons également une production discographique par an, mais là cela devient vraiment un exercice de haute voltige et je ne sais pas jusqu'à quand ! Je crois que dans cette période difficile l'intérêt du public est là et il est très important de continuer ces redécouvertes de notre histoire, de notre patrimoine, d'autant plus que nous le présentons désormais  de façon innovante, très « moderne ».

 

JC : Pour l'ensemble, 2009 sera, comme vous le dîtes vous-même, « une année tourangelle », partagée entre les chansons d'Ockeghem et la recréation d'un office solennel de Saint Martin du XIIIe siècle. Pouvez-vous nous en dire plus ?

AG : J'ai la chance de vivre dans une ville qui a un passé médiéval extrêmement riche avec la présence de la cour du roi au XVe siècle et surtout celle tout au long du Moyen Âge d'un des établissements ecclésiastiques les plus importants de France, la Collégiale Saint-Martin, puissant monastère transformé en Collégiale dont l'abbé laïc était le roi de France lui-même. Il était donc très tentant de redécouvrir les musiques créées et chantées à Tours au Moyen Âge à travers deux programmes très différents : d'abord la reconstitution du grand office solennel de la Saint Martin d'hiver tel qu'il était chanté au début du XIIIe siècle en la Collégiale (plain-chant et polyphonies). Nous avons la chance d'avoir gardé un « Rituel » d'un des chanoines de la Collégiale, Péan Gatineau, qui est une mine inestimable de renseignements sur la manière dont était chanté l'office. Ce manuscrit atteste même la présence fréquente de la polyphonie, ce qui est assez étonnant en ce tout début de XIIIe siècle pour une simple collégiale de province, même si prestigieuse.

Ensuite nous abordons pour la première fois les magnifiques chansons profanes de Johannes Ockeghem, un des très grands compositeurs assurant la transition entre le Moyen Âge finissant et la Renaissance. Ockeghem est originaire de la Belgique actuelle mais le roi l'a appelé auprès de lui à Tours et l'a nommé ensuite Trésorier de la Collégiale, poste très rémunérateur. La voix de basse d'Ockeghem était connue dans toute l'Europe dès son vivant. Ses messes et motets sont unanimement admirés mais ce sont ses chansons profanes, si peu chantées de nos jours, que j'ai voulu mettre en valeur. Il est passionnant pour nous de comparer ces petits bijoux avec les extraordinaires chansons de Guillaume Du Fay, le grand génie de la génération précédente qui nous tient particulièrement à cœur.

JC : Pour conclure, quels sont vos projets pour les années à venir et y a-t-il des compositeurs ou des thématiques que vous souhaiteriez explorer à plus long terme ?

AG : Les trouvères restent un axe de travail essentiel pour moi. Actuellement, c'est la version féminine de ce répertoire que je veux défendre inlassablement, que nous présentons avec le spectacle Rose très bele, mis en scène et accompagné de créations vidéo. En 2010, nous aborderons l'œuvre sacrée d'un musicien liégeois de la fin du XIVe siècle, aussi génial que méconnu : Johannes Ciconia. Cela nous permettra de retrouver les styles du programme Missa Magna, messe du temps des papes d'Avignon, peut-être le programme de Diabolus in Musica qui a connu le plus grand succès. Ces musiques sont indescriptibles, intemporelles, tout simplement magistrales.

 

Propos recueillis par Jean-Christophe Puček en juillet 2009.

 

Les informations sur le festival Les Méridiennes peuvent être obtenues sur le site dédié en cliquant ici ou au 0247421337 (possibilité de réserver à ce numéro).

Les concerts, suivis d'une dégustation de produits locaux, se dérouleront en la salle Ockeghem, 15 place Châteauneuf, à Tours du 15 au 24 juillet 2009, chaque jour entre 11h45 et 14h00. Prix de la place : 5€, Pass 5 concerts : 20€.

 

Illustrations musicales :

1. Anonyme anglais, XIVe siècle : Salve Regina, conduit à 3
2. Guillaume Du Fay (c.1397 ?-1474) : Franc cuer gentil, rondeau
3. Anonyme, XIVe siècle : Kyrie Jhesu Deus dulcissime

 

Diabolus in Musica.
Antoine Guerber, ténor (3), guiterne (2) & direction.

 

Honi soit qui mal y pense ! Polyphonies des chapelles royales anglaises (1328-1410). 1 CD Alpha 022.

Mille Bonjours ! Chansons de Guillaume Du Fay. 1 CD Alpha 116.

Missa magna. Messe à la chapelle papale d'Avignon au XIVe siècle. 1 CD Studio SM D2819.

 

Les disques de Diabolus in Musica peuvent être achetés directement sur le site du groupe en cliquant ici, puis sur l'onglet "Discographie". Les disques parus sous label Alpha sont distribués par Harmonia Mundi, et disponibles dans les boutiques de cette enseigne.

 

Illustrations :

La photographie d'Antoine Guerber est de Robin Davis, utilisée avec autorisation.

Chantres, c.1330-1340. Miniature sur parchemin, Avignon, Bibliothèque municipale, manuscrit 0121.

Saint Martin s'entretenant avec les anges, troisième quart du XIVe siècle. Miniature sur parchemin, Tours, Bibliothèque municipale, manuscrit 1018.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Dialogues
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commentaires

Jean-Christophe 21/08/2009 16:19

Oh, bien modeste, ce talent que tu as l'indulgence de me prêter, cher Henri-Pierre. J'ai juste posé les questions auxquelles j'avais envie d'avoir des réponses, en tant qu'amateur de musique médiévale. Pour ce qui est du talent d'Antoine Guerber et de ses "Diables" (qui seront en concert à Paris le 11 novembre prochain, prends date), il est éclatant et le Festival "Les Méridiennes" a été un vrai succès, avec quelques 1600 places de concert vendues.

Henri-Pierre 20/08/2009 17:44

Encore une découverte, que dis-je, deux découvertes, car il y a aussi celle de ton talent d'interviewer...

Jean-Christophe 14/07/2009 09:44

C'est moi qui te remercie, Carissima, toi qui as pris une part bien plus active que tu ne veux bien le reconnaître dans ce projet un peu fou, pour le timide silencieux que je suis, d'oser prendre contact avec un artiste pour lui poser quelques questions et en faire un billet. J'espère maintenant que celles et ceux qui viendront lire les propos à la fois simples et riches d'Antoine Guerber auront l'envie d'en savoir un peu plus sur les activités, au concert comme au disque, de ce bel ensemble qu'est Diabolus in Musica. Je suis heureux que les extraits proposés t'ainet permis de découvrir une musique que, pour une fois, tu ne connaissais pas, ce qui n'est quand même pas si souvent Merci pour tes mots comme pour ton indéfectible soutien. Je t'embrasse fort moi aussi.

Ghislaine 14/07/2009 09:40

Mon JC, dois-je te dire combien je suis heureuse de lire ce billet ?! C'est une belle collaboration entre le directeur de Diabolus in Musica, ensemble dont le talent est une évidence, et toi, l'amateur passionné infiniment plus qu'averti qui sait si bien transmettre sa (ses) passion(s).Tu sais mon intérêt pour le répertoire médiéval, ici maîtrisé à merveille. Comment ne pas être conquis par tant de talent et de passion, celle-ci apparaissant clairement dans les propos très professionnels d'A. Guerber.Les extraits musicaux de ton billet sont une nouvelle découverte pour moi qui ai malheureusement un peu trop tendance à me cantonner à mon domaine de recherches. Ils sont de toute beauté et l'interprétation est une merveille de maîtrise et de sensibilité.Tu me feras regretter d'être si loin de la Touraine et de ne pouvoir assister au festival que vous évoquez. J'espère cependant avoir le bonheur de pouvoir assister à un concert de Diabolus sans trop attendre.Merci mon JC pour ce travail dont le résultat est une réussite et merci, infiniment, à A. Guerber et à son ensemble pour leur propre travail dont les fruits sont à la fois précieux et savoureux.Je t'embrasse fort.

Jean-Christophe 14/07/2009 08:57

Ce n'est pas moi qu'il convient de remercier, cher Paul, mais bien Antoine Guerber qui a bien voulu se prêter, en toute simplicité, à cet exercice de l'entretien avec l'amateur que je suis. Je ne peux que te donner raison quant à l'honnêteté, la clarté et l'humilité de ses propos, qui, je l'espère, donneront envie aux amateurs de musique médiévale ou non d'en connaître plus sur le travail de Diabolus in Musica.

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