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3 mai 2009 7 03 /05 /mai /2009 15:39


Hubert ROBERT (Paris, 1733-1808),
Danse et concert dans un parc, sans date.
Huile sur toile, Amiens, Musée de Picardie

 

Unter Lukawitz, le 16 juillet 1758.

Très noble et très respecté Maestro,
Quelle ne fut pas ma surprise lorsque l'on m'a remis, il y a quelques jours, une lettre de vous qui, ne m'ayant pas trouvé à Vienne, a repris sa route pour me rejoindre finalement dans cette campagne où mon maître aime à passer la belle saison. Je suis heureux des bonnes nouvelles que vous me donnez de votre santé - l'hiver a dû, en effet, vous sembler bien moins rude à Naples qu'à Vienne ! - et très honoré que vous ayez eu la bonté de m'entretenir quelque peu de vos projets. J'espère que les inquiétudes que vous nourrissez quant à aux incessants changements du goût se seront dissipées lorsque vous me lirez, et que vos chers Napolitains seront revenus à la raison ; ils seraient bien sots de ne pas fêter avec tous les égards possibles un homme qui, comme vous, a su ravir aux Muses tant de leurs secrets.

Puisque vous faites à votre élève l'honneur de vous enquérir de sa situation, vous devez savoir que j'ai quitté, au début de ce printemps, le service de Monsieur le baron Fürnberg, lequel a eu l'insigne bonté de me recommander à Monsieur le comte Morzin, lequel est grand amateur de musique, particulièrement celle de votre beau pays, dont sa bibliothèque possède de nombreux fleurons. J'ai pu notamment y consulter de très intéressants concertos sur le thème des saisons d'un certain Vivaldi ; je ne sais rien de cet homme, mais sa musique, bien que démodée, est écrite avec beaucoup de feu et d'esprit.
Le comte entretient un ensemble de taille certes modeste mais composé d'excellents musiciens. En ma qualité de directeur de sa musique, il me demande très souvent des sinfonie, non en prélude à l'opéra, mais qu'il soit possible de jouer pour elles-mêmes. Il ne saurait, en effet, être question pour lui de montrer un zèle inférieur à celui que l'on déploie dans la capitale, parfois jusqu'à la fureur, pour donner de telles œuvres. Je vous avoue m'y retrouver assez bien, la liberté que l'on m'octroie ne s'arrêtant, comme pour nous tous, qu'à l'obligation de plaire. Pour le reste, il m'est loisible d'expérimenter de nouvelles choses, favorisant ici tel instrument, là tel autre, glissant même parfois, cachée sous le masque de l'art, quelque mélodie entendue au village. Vous jugerez sans doute les âpres ritournelles d'humbles ménétriers impropres à réjouir les oreilles raffinées qui musent ici dans de superbes salons, mais je vous assure que, pour peu qu'on y emploie un peu de science, ces airs apportent ce qu'il faut de piquant et de surprise aux grâces que nos princes nous demandent habituellement de développer dans les musiques qu'ils nous commandent. Je prends la liberté, tout en implorant votre indulgence pour la faiblesse de mes talents, de soumettre à l'acuité de votre jugement le Finale d'une sinfonia où j'ai eu recours à ce procédé. J'espère que le résultat ne semblera pas trop tudesque à vos oreilles italiennes.

Mais l'heure s'avance, très estimé Maestro Porpora, et je ne vais guère tarder à souffler la bougie qui m'éclaire, car je vous écris en goûtant la fraîcheur de la nuit, quand la journée qui vient de s'écouler avait dû tirer sa chaleur du cœur même de votre Vésuve. Puissent ces quelques lignes vous apporter une nouvelle fois le médiocre mais sincère témoignage de la reconnaissance de ce lui qui est à jamais votre très dévoué serviteur,

Giuseppe Haydn.

On ignore à quelle date Haydn quitta le service du baron Fürnberg (voir le billet Divertissements à quatre) pour entrer à celui d'un comte Morzin, dont il est d'ailleurs impossible de déterminer s'il s'agit du père, Ferdinand Maximilian Franz (1693-1763) ou du fils aîné, Carl Joseph Franz (1717-1783). Les premiers biographes du compositeur situent sa prise de fonctions en qualité de directeur de la musique de cette riche famille, qui passait ses hivers à Vienne et la belle saison en Bohême, à Lukavec (Unter Lukawitz, photo ci-dessus) près de Plzen (Pilsen), en 1759 (Griesinger, Dies) ou en 1758 (Carpani), la critique moderne allant jusqu'à conjecturer la date de 1757. Il est, en revanche, établi que Haydn exerçait toujours ses fonctions, au moins nominalement, le 26 novembre 1760, lorsqu'il épousa, à Vienne, Maria Anna Keller (1729-1800), sœur aînée de sa bien-aimée Thérèse (voir le billet Je vous aimais), puisqu'il en est fait mention dans son acte de mariage. Il faut noter que le comte Morzin exigeait de ses musiciens qu'ils restassent célibataires, mais qu'à cette date, contraint de réduire son train de vie, il avait sans doute décidé de se séparer de ses musiciens et que rien ne s'opposait donc aux projets matrimoniaux du compositeur.

La musique tenait une place importante à la cour des Morzin, comme le prouve, entre autres, la dédicace au comte Ferdinand des Quatre saisons de Vivaldi, que Haydn eut sans doute tout le loisir d'étudier durant cette période et dont on trouvera quelques traces dans certaines de ses œuvres à venir. Le fait le plus marquant de son séjour auprès des Morzin reste néanmoins ses débuts dans un genre qu'il ne cessera ensuite d'illustrer : la symphonie. C'est vers 1750 que cette dernière commence à s'imposer en tant que genre distinct en Europe, quittant progressivement le statut d'ouverture d'opéra, dont elle va néanmoins conserver un certain temps, y compris chez Haydn, la structure vif-lent-vif. En effet, celle qui nous paraît aujourd'hui évidente, à savoir une symphonie en quatre mouvements avec menuet et trio en troisième position, a mis du temps à se fixer. Sans entrer dans les détails, cette organisation peut être comprise comme une « contamination » de l'ouverture d'opéra par d'autres genres qui fleurissaient dans les années 1740-50, comme la suite ou le divertimento, dont certaines parties (jusqu'à sept parfois) auraient été retranchées au fil du temps. Un exemple de ce processus est attesté à Vienne dès 1740, au travers de la Symphonie en ré majeur de Georg Matthias Monn (1717-1750), en quatre mouvements dans la même tonalité, comme une suite, mais avec menuet en troisième position, sans trio cependant.

Les vingt symphonies composées par Haydn avant son arrivée chez les Esterházy, dont seulement deux peuvent être approximativement datées (Hob.I .1, « avant novembre 1759 » et Hob.I .37 « 1758 au plus tard »), nous révèlent les recherches que le compositeur est en train de mener sur la structure même des œuvres. Dans celles en trois mouvements, il confère un poids accru au dernier, généralement sacrifié dans les ouvertures d'opéra, tandis que dans les huit en quatre mouvements, il expérimente différents enchaînements, vif-menuet-lent-vif (3), lent-vif-menuet-vif (2, proches de la sonata da chiesa) et vif-lent-menuet-vif (3, sans doute à placer vers 1760-61). Après 1762, Haydn n'écrira plus de symphonie en trois mouvements, mais il faudra attendre la Symphonie en si bémol majeur Hob.I .68 de 1774-75 pour que menuet et trio soient définitivement fixés en troisième position.
Musicalement parlant, si ces œuvres sont bien dans l'esprit de leur époque et en exploitent le fonds commun, elles portent déjà la marque d'un compositeur qui n'entend pas se plier à la routine. Un exemple frappant est fourni par la Symphonie en ré majeur, Hob.I .1, dont on a tout lieu de croire qu'elle est la toute première de Haydn. Elle s'ouvre par un crescendo qui rappelle ceux de l'École de Mannheim, qui devenaient alors un lieu commun. Que fait Haydn ? Il le détourne en concentrant l'effet sur une durée très brève et en l'assortissant d'une pulsation irrégulière qui ne se rencontre pas dans les crescendos « à la Mannheim », faisant de ces quelques mesures l'exergue percutant à un mouvement qui va justement se distinguer par son asymétrie de construction. Une autre caractéristique frappante dans ces premières symphonies est l'élan et la densité du discours, cette capacité du compositeur, qui l'accompagnera tout au long de sa carrière, de développer un maximum d'idées en un minimum de temps. Malheureusement peu interprétées, ces symphonies pour le comte Morzin, démontrent une science déjà très sûre de la composition, qu'il s'agisse des éléments évoqués ci-dessus, de l'emploi de syncopes (Andante de Hob.I .4), de tournures populaires réélaborées, ou de la recherche d'une expressivité qui sait être profonde sans jamais être pesante. L'auditeur attentif y découvrira, en germe, nombre des caractéristiques qui vont assurer à Haydn, une vingtaine d'années plus tard, la première place parmi les compositeurs européens.

Joseph HAYDN (1732-1809), Symphonies pour le comte Morzin.

Extraits proposés :

Comme dans le billet consacré aux Quatuors pour Fürnberg, j'ai choisi de vous proposer d'entendre non pas une symphonie complète, mais des extraits représentatifs de celles que l'on pense avoir été composées pour Morzin, organisés selon le schéma le plus couramment employé par Haydn dans ce type d'œuvre durant cette période, vif-lent-vif. J'y ai ajouté, en complément gourmand, le menuet et trio d'une des rares symphonies en quatre mouvements de ce corpus.


1. Symphonie en ré majeur, Hob.I .1 : Presto.

2. Symphonie en ré majeur, Hob.I .4 : Andante (en ré mineur).

3. Symphonie en mi bémol majeur, Hob.I .11 : Finale. Presto.

4. Symphonie en la majeur, Hob.I .5 : Minuet - Trio.


The Academy of Ancient Music.
Christopher Hogwood, direction.

Les Symphonies, volume 1. 3 CD L'Oiseau-Lyre/Decca 436428-2.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Saisons Haydn
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commentaires

Jean-Christophe 08/05/2009 13:41

Ce n'est pas si certain, mon ami. On a souvent besoin d'une main qui guide.

Henri-Pierre 07/05/2009 01:17

Tu l'aurais trouvé, même sans moi Jean-Christophe, il te correspond tellement.

Jean-Christophe 06/05/2009 20:19

Si établir un lien avec un artiste est cheminer de façon quasi quotidienne avec sa musique ou sa peinture, alors, cher Henri-Pierre, il y a effectivement quelque chose qui s'est tissé entre ce grand bonhomme et le petit que je suis, qui fait que j'ose, malgré mes faiblesses, lui prêter un peu ma voix en espérant faire entendre un peu la sienne.Pour ce qui est d'Hubert Robert, plus je connais ses oeuvres et plus j'apprends à l'aimer. Tu sais que c'est en grande partie à toi que je dois sa découverte et je t'en remercie.

Jean-Christophe 06/05/2009 20:14

Etant absent hier, chère Marie, et n'ayant repris la ligne que ce soir, je n'ai pas pu profiter pleinement de ce tout nouveau bug Je ne suis pas vraiment certain, en revanche, que ça m'ait beaucoup fait défaut

Jean-Christophe 06/05/2009 20:11

Tu as raison, cher Cyrille, comparons ce qui est comparable, et cessons de faire de l'histoire des Arts par la négative : "Untel n'est pas Unautre" ne mène jamais à rien, car si un Unautre est déjà Unautre, nul n'est besoin qu'Untel lui ressemble. Qu'Untel soit donc considéré pour ce qu'il est et tout le monde s'en portera mieux Bises à toi.

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