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1 mai 2009 5 01 /05 /mai /2009 16:00


Jean-Baptiste Camille Corot (Paris, 1796-Ville-d'Avray, 1875),
Jeune fille, les bras croisés, sans date.
Mine de plomb, Paris, Musée du Louvre.

 

Voici un moment à part, même si cette musique est tellement connue que peu d'auditeurs se rendent compte, en dehors de sa force émotionnelle, qu'elle est complètement exceptionnelle. La rançon du succès peut aussi être cette espèce d'arasement de la singularité d'une œuvre, à laquelle on finit par être tellement accoutumé qu'on ne parvient plus à la distinguer clairement.

 

Vienne, 2 mars 1786. Wolfgang Amadeus Mozart inscrit à son catalogue un nouveau concerto pour clavier, qu'il a écrit en vue des concerts du Carême de cette même année, avec ceux en mi bémol (KV 482, n°22, première exécution le 16 décembre 1785) et en ut mineur (KV 491, n°24, 24 mars 1786). Au centre de la composition, un adagio en mineur, le dernier mouvement lent écrit par Mozart dans ce mode et le seul dans la tonalité très inhabituelle, pour lui comme pour l'époque, de fa dièse, comme si le compositeur avait, par tous les moyens, souhaité attirer l'attention sur un morceau aussi particulier. Alors, forcément, se pose la question de l'intention. Même s'il ne s'agit pas ici du premier mouvement central d'un concerto de Mozart dont le caractère éminemment lyrique fait songer à une scène d'opéra sans paroles, impression encore renforcée par le rythme de sicilienne qu'il adopte, rarement le sentiment tragique n'aura atteint chez le compositeur une dimension intime aussi poignante. Le réflexe le plus naturel est alors de se tourner vers les éléments biographiques pour tenter de comprendre. Certes, la publication, en septembre 1785, de ses Quatuors dédiés à Haydn s'est soldée par un échec cuisant, le public viennois étant resté complètement désarçonné par l'audace des œuvres. Mozart doit également faire face aux premières difficultés financières d'une longue série à venir, puisqu'il sollicite, dans une lettre du 20 novembre 1785, un prêt d'argent auprès d'un de ses frères maçons, Franz Anton Hoffmeister, avant d'organiser en hâte, la somme allouée n'ayant pas suffi à couvrir ses dépenses, trois concerts à son bénéfice à la mi-décembre, durant un desquels il créera le Concerto en mi bémol majeur (KV 482) mentionné plus haut. Mais la période qui vit naître le Concerto en la majeur est également toute bruissante de la composition des Nozze di Figaro, qui si elles ne connaîtront qu'un succès sans lendemain (neuf représentations seulement) après leur création, le 1er mai 1786, sont, dans cette phase de création, porteuses d'un espoir de lendemains prometteurs. Un moment du temps empreint de tension, mais rien que l'on puisse qualifier pour autant de catastrophique.

 

Le mystère de l'éclosion d'un adagio aussi mélancolique, malgré les quelques touches lumineuses qui viennent l'éclairer çà et là,  demeure donc assez inexplicable. Je suis, pour ma part, enclin à y deviner une expression de l'état si particulier d'abattement profond mêlé d'indicible excitation qui préside, sans que l'on en ait forcément clairement conscience, aux moments de bascule d'une existence. Bien que marqué par la griffure des revers, on accorde cependant encore suffisamment de confiance à l'avenir pour pouvoir chanter quand même, d'une voix par instants enrouée d'angoisse au point qu'elle se brise en murmure, mais qui ne se résigne pas à cesser d'y croire. Les nuées peuvent menacer, les poings se serrer, les larmes couler, même si l'on sent sinuer au fond de soi une tristesse et une solitude absolument indicibles, il reste toujours assez d'espoir pour avancer malgré les vents contraires.


Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Concerto pour clavier et orchestre en la majeur, KV 488 (n°23) : 2e mouvement, Adagio


Malcolm Bilson, pianoforte Belt d'après un instrument Walter du début des années 1780
The English Baroque Soloists
John Eliot Gardiner, direction


Les concertos pour piano (intégrale). 9 CD Archiv Produktion 431 211-2.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Cyrus 22/07/2012 11:18


Cher monsieur,


Merci énormément pour votre texte; l'émotion est telle à l'écoute de ce morceau qu'il me fallait des mots pour retrouver mon chemin. Les vôtres sont parfaits.

Jean-Christophe Pucek 23/07/2012 09:18



Cher Cyrus,


Je suis heureux que mes faibles mots aient pu ne pas vous sembler trop indignes de cette merveilleuse musique et je vous remercie d'avoir pris le temps de poster ce commentaire.


Bien à vous.



Jeanne Orient 27/09/2011 16:45



Cher Jean-Chrsitophe,


Mozart me touche beaucoup. Je n'ai pas la prétention d'oser  commenter "ici". Mais sa vie cabossée, ses instants bonheur, ses descentes aux enfers, son amour pour sa femme (pardon c'est
inconvenant d'être midinette ici) font de sa musique un merveilleux qu'à défaut de comprendre, je peux "interpréter". Un adagio est pour moi toujours lancinant. Merci de ces mots si
jolis que vous écrivez qui à la fois adoucissent pour mieux transpercer encore.


 



Jean-Christophe Pucek 28/09/2011 07:41



Chère Jeanne,


Il y a une chose à laquelle je tiens beaucoup et depuis toujours sur ce blog, c'est l'absolue liberté de commentaire que j'accorde à mes lecteurs, dans la mesure, bien sûr, où ils ne s'égarent
pas dans des propos déplacés ou pire, raison qui m'a contraint, il y a quelques mois, à user de la modération, ce à quoi je m'étais obstinément refusé jusqu'alors. Ne vous sentez donc en aucune
façon illégitime de déposer ici vos ressentis, ce sont eux qui m'intéressent et sont susceptibles de faire naître d'éventuels échanges avec les autres visiteurs de Passée des arts.


Je suis heureux que ce petit texte tissé, sans prétention aucune, autour de Mozart vous ait plu et si ce compositeur reste assez peu représenté ici, je n'exclus pas d'y revenir un jour prochain.


Très belle journée et merci pour votre commentaire.



Laura Limido 26/09/2011 15:39



Chère Passée, je n'ai pas la prétention de commenter, simplement vous (re)dire mon admiration pour vos choix d'oeuvres à entendre ou, comme ici, à réécouter précieusement, à l'aide de votre
analyse dans un billet toujours aussi brillant et profond: je me trouve, en cet instant et grâce à vous dans un état de pure grâce; l'extase n'est pas loin.
Vous, comme Marie-Reine, savez me détacher d'un présent, d'une réalité, qui sans être néfastes, n'apportent pas d'élans transcendants.
Comme je déplore de ne pouvoir me montrer plus fidèle.
Veuillez trouver ici  l'expression de mon émerveillement, soutenu par un piédestal de baisers affectueux.



Jean-Christophe Pucek 27/09/2011 10:34



Chère Laura,


Je suis toujours très heureux de vous retrouver ici, car je sais que vos visites vous permettent justement de vous extraire du quotidien dont vous parlez, une action dont nous avons tous besoin à
moins, bien sûr, de vivre dans un conte de fées permanent.


Ce petit billet est sans prétention aucune, plutôt suite de ressentis que véritable analyse sur une oeuvre qui m'a toujours beaucoup touché et que j'ai écoutée bien souvent; je suis néanmoins
très heureux qu'il vous ait permis de revenir à cette musique et peut-être de l'écouter avec une oreille un peu différente.


Soyez heureuse, chère amie, et sachez que vous êtes toujours la bienvenue ici. Je vous accompagne en pensées et en bises également affectueuses.



Jacques 26/09/2011 14:16



C'est très amusant que je découvre ce billet (seulement !) maintenant, parce qu'une entreprise à la con (Air France, je crois) est justement en train de nous le massacrer à longueur d'ondes dans
ses pubs décérébrantes et néanmoins télévisuelles... 


Quel inattendu apport de frâicheur et de joie, d'autant que comme beaucoup d'autres amis ici présents, je porte en en moi cette page exceptionnelle depuis... depuis... euh, enfin c'était la
(belle) version Haskil qui m'avait ouvert le chemin...


Mozart s'éloigne parfois, conjoncturellement, de mon oreille. Mais jamais de mon cœur. 


Merci à toi et bises rugueuses, J.



Jean-Christophe Pucek 27/09/2011 10:22



J'ignorais complètement que cet Adagio avait été repris pour une publicité, ami Jacques, j'ose à peine imaginer ce que ça peut donner, considérant le talent naturel des communicants pour
assortir images et musique


Je suis, tout comme toi, très attaché à Mozart même si je m'en suis beaucoup éloigné, après avoir exploré, il y a déjà bien des années, son oeuvre de façon assez systématique en lisant, en
parallèle, sa correspondance et quelques-uns des ouvrages critiques qui lui sont consacrés. J'y reviens toujours à un moment ou à un autre, soit grâce à la Flûte (mon opéra préféré),
soit grâce à ses concertos, et je suis heureux que ce billet m'ait permis de te retrouver autour de sa musique.


Merci pour ton commentaire et des bises rugueuses aussi.



Catherine D 26/09/2011 13:34



Quand j'aurai de nouveau le son, j'aurai des heures d'écoute à rattraper ! J'ai noté "pouvoir chanter quand même", ça me parle...le dessin de Corot est très beau!


Bonne journée



Jean-Christophe Pucek 27/09/2011 10:07



Ah oui, parcourir ce blog sans le son, c'est tout de suite un peu moins intéressant, je trouve, car je ne crois pas que mes textes se suffisent à eux-mêmes, hélas.


Très belle journée, Catherine, et à bientôt.



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