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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 18:04

 


Alfred Rethel (Aachen, 1816-Düsseldorf, 1859),
La mort assassine
, 1847-49.
Gravure sur bois, Dresde, Kupferstich-Kabinett.

Zig et zig et zig, la mort en cadence

Frappant une tombe avec son talon,
La mort à minuit joue un air de danse,
Zig et zig et zag, sur son violon.

Depuis le Moyen-Âge, elle hante l'esprit des Hommes. Qu'elle s'étale en frise grimaçante sur les murs des églises, prenne place dans les riches enluminures de coûteux manuscrits puis, avec l'arrivée de l'imprimerie, étende son empire au papier grâce à la gravure sur bois ou sur cuivre, en ronde désordonnée ou en procession solennelle, la danse macabre était autrefois une compagne aussi familière qu'effrayante. Memento mori, Dit des trois morts et des trois vifs, Carro della Morte, Ackermann aus Böhmen (Le Paysan de Bohême, c.1401-02), tout rappelle aux mortels l'inéluctabilité de leur destin, en offrant aux plus humbles la perspective vaguement réconfortante que la grande Faucheuse traite tout le monde de la même manière, quelle que soit l'extraction ou la position sociale, d'où la cohabitation, dans les représentations picturales de la danse macabre, du mendiant, du paysan, de l'évêque et du monarque. La mort finit tôt ou tard par regrouper ceux que la fortune a diversement choyés sous une même épitaphe : tous pourris.

Le vent d'hiver souffle, et la nuit est sombre,

Des gémissements sortent des tilleuls ;

Les squelettes blancs vont à travers l'ombre

Courant et sautant sous leurs grands linceuls,


Zig et zig et zig, chacun se trémousse,

On entend claquer les os des danseurs,
Un couple lascif s'assoit sur la mousse
Comme pour goûter d'anciennes douceurs.

 

Le macabre, comme en atteste, par exemple, La mort qui danse, eau-forte de Félicien Rops (1833-1898) datée de 1878 (en tête de la partie suivante), a connu une vogue certaine dans les arts tout au long du XIXe siècle. L'esprit romantique s'en est assez naturellement emparé qu'il s'agisse d'en tirer une méditation sur la grandeur tragique de la destinée humaine, comme dans les tableaux représentant des cimetières de Caspar David Friedrich (1774-1840), d'en faire une arme destinée à choquer le bourgeois en insistant, par exemple, sur la putréfaction - songez au poème Une charogne (1857) des Fleurs du mal de Baudelaire, recueil condamné pour outrage aux bonnes mœurs - ou d'instaurer une atmosphère fantastique teintée d'érotisme propre à faire frémir l'âme sensible des lecteurs, ainsi que le fit Théophile Gautier, entre autres dans son Roman de la momie (1858). La musique n'échappe évidemment pas à ce goût, dont une des plus parfaites illustrations est la fameuse Danse macabre de Camille Saint-Saëns (1835-1921, photographie ci-dessus).

De toutes les versions réalisées par le compositeur, c'est le poème symphonique, véritable cheval de bataille de nombreux orchestres dans les années 1960-1970, qui est sans doute le plus connu, même s'il ne me semble pas qu'on le donne encore beaucoup de nos jours, peut-être parce qu'il a été trop joué auparavant. A l'origine, pourtant, la Danse macabre n'est pas une pièce instrumentale, mais une mélodie composée par Saint-Saëns en 1872 sur un poème d'Henri Cazalis (alias Jean Lahor, 1840-1909) qui mêle adroitement éléments fantastiques et esprit sarcastique. Aussi étonnant que ceci puisse paraître, la création de l'œuvre sous sa forme de poème symphonique, le 24 janvier 1875 aux Concerts Colonne, récolta des sifflets, ce qui n'empêcha pas un Liszt admiratif, lui même auteur d'une Totentanz pour piano et orchestre créée en 1865, d'en réaliser, très peu de temps après, une transcription pour piano. Saint-Saëns, lui, adapta sa Danse macabre pour deux claviers puis ne résista pas au plaisir de la citer, sur un mode parodique jubilatoire, dans les « Fossiles » de son Carnaval des animaux composé en 1886, fantaisie pleine d'esprit et de mordant qu'on a bien tort de ne réserver qu'au public enfantin pour lequel elle n'a pas été conçue au départ.

Zig et zig et zag, la mort continue
De racler sans fin son aigre instrument.
Un voile est tombé ! La danseuse est nue !
Son danseur la serre amoureusement.

La dame est, dit-on, marquise ou baronne.
Et le vert galant un pauvre charron
- Horreur ! Et voilà qu'elle s'abandonne
Comme si le rustre était un baron !

Ce qui frappe le plus à l'audition de l'œuvre, ce sont, bien entendu, ses qualités descriptives. La harpe et le cor sonnent les douze coups de minuit dans une brume de cordes mystérieuses. Lever de rideau sur le personnage principal, la Mort qui accorde, ou plutôt désaccorde cet instrument traditionnellement diabolique qu'est le violon en suivant la technique de la scordatura, l'accord normal de la corde de mi étant abaissé à mi bémol. Premier thème lancé sur ce seul instrument, à la manière d'un ménétrier ricanant : c'est l'invitation à la danse lancée aux morts. Les voici d'ailleurs qui sortent des tombeaux tandis qu'un vent aigrelet siffle aux cordes. Le bal peut commencer, voici le second thème, une valse ample teintée de mélancolie qui va se déployer à l'orchestre où le xylophone imite l'entrechoquement des os des squelettes qui dansent (à 1'52"), avant d'être développé en un fugato où va s'inviter la mélodie du Dies Irae pour s'achever, après un passage d'une goguenarde grivoiserie (à 2'31"), sur une véritable scène d'amour avec violon lascif obligé (jusqu'à 3'24"). Puis la musique s'emballe pour aboutir à un premier climax, s'apaise un instant en un passage soupirant où réapparait l'amoureux violon (de 4'09" à 4'48") pour mieux enfler derechef et s'accélérer, se muant en une sorte de bacchanale frénétique, un véritable Sabbat ponctué de ricanements presque déments (à 5'24"). Subitement, le coq chante par la voix du hautbois. L'aube arrive, les morts regagnent leurs caveaux sur une mélodie plaintive du violon qui déplore la fin de la fête. Les ombres se dissipent et avec elles les dernières images de l'infernale nuit, tandis que le morceau s'achève dans une atmosphère subtilement ironique qui peut sonner comme un « nous reviendrons ».

Saint-Saëns est parvenu dans cette Danse macabre à faire cohabiter avec beaucoup de brio inspiration « populaire » et écriture savante dans un climat à la fois fantastique et grotesque. S'il faut chercher des antécédents à cette œuvre, ce n'est pas vers la Totentanz de Liszt, suite de variations d'esprit assez différent sur le thème du Dies irae, qu'on se tournera mais bien vers le dernier mouvement de la Symphonie fantastique (1830) de Berlioz, intitulé « Songe d'une nuit de Sabbat ».

Zig et zig et zig, quelle sarabande !
Quels cercles de morts se donnant la main !
Zig et zig et zag, on voit dans la bande
Le roi gambader auprès du vilain !

Mais psit ! tout à coup on quitte la ronde,
On se pousse, on fuit, le coq a chanté.
Oh ! La belle nuit pour le pauvre monde !
Et vive la mort et l'égalité !


Le disque s'ornait, je crois, d'une peinture de Cézanne cernée par un affreux encadrement vert olive. C'était un microsillon offert par une quelconque station-service à mes parents. Le vieil électrophone confié au péril de mes mains enfantines reposait à même le parquet et crachotait un son monophonique aigrelet. Qu'importe. Assis sur le sol dans la tranquille solitude de ma chambre d'enfant, combien de fois ai-je inlassablement écouté et réécouté cette Danse macabre de Saint-Saëns en agitant parfois les bras pour conduire un orchestre imaginaire, jusqu'à ce qu'un jour s'invitent sur la même platine fatiguée la prestigieuse étiquette jaune de la Deutsche Grammophon qui ornait mes premiers 33 tours des Quatre saisons ou des Préludes de Liszt ? Assoupie dans un des tiroirs de mes souvenirs, je ne l'ai réécoutée qu'après bien des années, avec une oreille neuve et toujours autant de bonheur. C'est donc tout naturellement qu'elle s'est imposée pour ouvrir vraiment cette rubrique dédiée à la musique française, rencontre en forme de clin d'œil entre notre passé commun et ma propre histoire.



Camille Saint-Saëns (1835-1921), Danse macabre, poème symphonique, opus 40 :

1. Mélodie originale pour voix et piano

Susan Graham, mezzo-soprano.
Malcolm Martineau, piano Steinway D.

Un frisson français, un siècle de mélodie française. 1 CD Onyx 4030.


2. Version pour orchestre
Orchestre national de l'ORTF.
Jean Martinon, direction.

Saint-Saëns, Symphonie n°3, poèmes symphoniques (+ Poulenc, Concerto pour orgue). 1 CD Apex 8573892442.


3. Version pour deux pianos
Jos van Immerseel, piano Érard 1897.
Claire Chevallier, piano Érard 1904.

Pièces à deux pianos. Œuvres de Saint-Saëns, Franck, Infante et Poulenc. 1 CD Zig-Zag Territoires ZZT22030903.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Gallicismes
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commentaires

Catherine D 31/10/2013 12:45


En fait j'aime beaucoup les 3 versions... l'avantage de ne pas avoir beaucoup fréquenté les concerts, est qu'on n'est pas difficile d'oreille. Je l'ai entendue jouée cet été je crois à 2 pianos à
Pontlevoy par Alexandre Taraud et François Chaplin, c'était très beau, violent même.
Il y a longtemps sur ce genre de musique j'aurais inventé une chorégraphie sur patin à glace (dans ma tête...) !

Jean-Christophe Pucek 01/11/2013 07:10



Va savoir, peut-être cette Danse-ci a-t-elle été chorégraphiée ? En tout cas, je suis heureux de savoir que des pianistes de la jeune génération jouent toujours cette musique qui connaît
quand même une espèce de purgatoire depuis une trentaine d'années.


Je te souhaite une bien belle première journée de novembre malgré la pluie annoncée.



Catherine D 31/10/2013 10:24


Je n'ai pas lu tout ton teste, mais je le lirai !!! j'écoute le 2ème extrait, je te dirai que j'adore... la mort est vraiment interprétée, car pour moi elle est plutôt un grand silence, un jour
peut-être je te dirai...
Je t'imagine bien enfant sur le tapis avec ton cadeau Esso... Pour moi c'était les deux disques de Ray Coniff que mes parents avaient fait venir de France !
Je te souhaite un beau week-end je vais passer le mien pas mal à Chaumont et dans mon jardin! bises d'Halloween

Jean-Christophe Pucek 01/11/2013 07:07



Je crois bien qu'il n'y avait même pas de tapis, chère Catherine, juste du vrai parquet soigneusement entretenu et qui sentait bon.


Pour moi aussi, la mort est plutôt un grand silence qu'une folle bacchanale, mais une chance qu'il y a l'art pour nous extirper de ce drame-ci.


Je te souhaite un très beau week-end en tes jardins et t'embrasse bien fort.



catherine lebouleux 02/05/2012 15:05


Ah, merci Jean-Christophe !

Jean-Christophe Pucek 03/05/2012 11:32



Avec grand plaisir, Catherine



MUSICLIK 16/11/2009 15:55


Bonjour
je suis professeur d'éducation musicale en collège et prépare une séquence sur l'orchestre symphonique en 6ème. J'ai choisi d'illustrer mon cours par l'étude de la Danse macabre de Saint Saëns.
Merci de faire un si bel éloge de cette partition truculente! J'espère qu'elle plaira autant à mes élèves qu'aux lecteurs de votre blog... 


Jean-Christophe Pucek 17/11/2009 20:05


Bonjour et soyez le bienvenu sur ce site. Je ne doute pas que que vous réussirez à faire aimer cette Danse macabre à vos élèves et je suis heureux que ce petit billet tissé autour de ses
différentes versions vous ait plu. Permettez qu'en vous saluant, je salue à travers vous tous les enseignants qui oeuvrent avec autant d'humilité que de conviction pour faire aimer la musique aux
plus jeunes. Votre rôle est essentiel et je suis ravi que votre commentaire m'ait offert la possibilté de le réaffirmer ici.
Bien cordialement.


Jean-Christophe 31/05/2009 15:55

Si ce blog, chère Schlabaya, peut permettre à celles et ceux qui me font l'honneur de me lire de découvrir des créateurs qu'ils ne connaissaient pas ou de redécouvrir des oeuvres qu'ils croyaient bien connaître, alors il atteint pleinement son but. Merci à vous pour ce commentaire.

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