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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 12:56

Giuseppe Maria CRESPI (Bologne, 1665-1747),
Le Christ tombé sous la croix, c.1735-40.
Huile sur bois, Strasbourg, Musée des Beaux-Arts.

Tout d'abord dépasser un tenace sentiment d'agacement face aux propos du par ailleurs très estimable René Jacobs qui déclare avoir procédé, sous prétexte que le compositeur « va trop loin dans l'expressionnisme » dans certaines arias et qu'« il ne s'agit pas ici de sa meilleure musique », à quelques coupures dans la Brockes-Passion de Georg Philipp Telemann (1681-1767) que vient d'éditer, avec un raffinement qui l'honore, Harmonia Mundi. Dont acte, mais l'auditeur aurait peut-être souhaité juger par ses propres moyens de la pertinence d'affirmations qui, outre qu'elles n'engagent que celui qui les profère, posent avec insistance la question de notre réception d'une musique écrite il y a presque 300 ans. Qui sommes-nous pour décider que tel ou tel passage est intéressant ou non ? Notre début de XXIe siècle doit-il obligatoirement se comporter en braghettone ? Je gage, pour ma part, que si un homme aussi intelligent que Telemann a jugé bon d'user, à tel ou tel endroit, d'effets qui nous semblent aujourd'hui déplacés, c'est en sachant parfaitement ce qu'il faisait. Comment ne pas sourire en pensant aux cris d'orfraie que n'auraient pas manqué de déclencher de telles coupures dans une Passion de JS Bach ?

Le texte de Barthold Heinrich Brockes (1680-1747, portrait ci-contre), Jésus souffrant et mourant pour les péchés du monde, édité à Hambourg en 1712, s'est immédiatement imposé auprès des compositeurs allemands comme une source d'inspiration incontournable. Ce ne sont pas moins de treize mises en musique qui vont se succéder à partir de son année de parution, dues au gratin de la musique allemande du temps. C'est Keiser qui ouvre le feu en 1712, suivi, entre autres, par Haendel et Telemann en 1716, Mattheson en 1718 et Stölzel en 1725 - il existe un magnifique enregistrement de cette dernière adaptation, dirigé par Ludger Rémy (CPO 999560-2). Même si la postérité a parfois été très sévère avec le texte de Brockes, en jugeant le style trop grandiloquent et les images trop brutales, il est aisé de comprendre les raisons de son succès. Il use en effet d'un très large arsenal rhétorique dans le but d'émouvoir le lecteur, de le faire participer affectivement aux souffrances du Christ, et, dans un élan proprement com-passionnel semé d'attendrissements, d'effrois, de sang et de larmes, de le conduire à la repentance. L'utilisation d'images parfois extrêmement violentes (le couronnement d'épines, par exemple), qui, soit dit en passant, s'inscrit dans une tradition solidement ancrée en territoires germaniques dont un des sommets, dans le domaine de la peinture, est l'œuvre de Grünewald (c.1480-1528), doublée de la volonté de faire du récit de la Passion une ample fresque dramatique étaient évidemment pain bénit pour les compositeurs. Alors vous pensez bien que lorsqu'on s'appelle Telemann, qu'on est, à 35 ans, un compositeur dont la renommée ne cesse de croître et qu'on possède un goût certain pour l'opéra, on ne laisse pas passer une si belle occasion.

Rendre compte de toute la richesse d'invention de la Brockes-Passion dépasserait largement le cadre de ce billet, alors faisons-en juste un rapide tour d'horizon. Dès les premières mesures de la Sinfonia, le rôle de clé de voûte confié à l'orchestre s'impose comme une évidence. Plongé tout d'abord dans la nuit pétrifiée de la mort, l'auditeur va être lentement conduit de l'affliction à une consolation diffuse, cette lueur inextinguible qui vainc les ténèbres si caractéristique de l'esprit qui préside au temps de Pâques. L'alternance entre désespoir sépulcral et certitude de la rédemption qui signe cette ample page instrumentale va innerver les 117 numéros qui composent l'œuvre, dans laquelle le compositeur va tirer parti de toute sa science de l'orchestre afin de caractériser les états d'âme changeants des personnages : tonalité sans cesse mouvante, génératrice d'une forte tension, rendant perceptibles les doutes de Jésus en prière à Gethsémani (nos16-18), âpreté des cors traduisant les remords infernaux qui agitent Judas (nos49-51), cordes crissantes jouées près du chevalet (sul ponticello) illustrant les déchirures infligées par la couronne d'épines (n°72), sentiment d'absolue solitude née de la simple alternance forte/piano de cordes désolées dans l'épisode où Jésus, cloué sur la croix, reproche à Dieu de l'avoir abandonné (nos97-102), douceur à la fois amère et consolatrice du hautbois, souvent sollicité tout au long de la partition, et dans lequel on peut voir une incarnation de la voix de l'âme. Ce ne sont, bien entendu, que quelques exemples des effets dont use Telemann, avec une efficacité proprement diabolique. L'écriture des parties vocales répond à la même logique d'immédiateté de l'impact émotionnel et s'ancre solidement, en dépit du sujet sacré, dans les conventions opératiques du temps. On trouvera ainsi dans cette Brockes-Passion des airs de bravoure ou de fureur, des duos ou des trios, tous d'une virtuosité exigeante pour les solistes et qui sentent plus la scène que l'église, ce qui, au XVIIIe siècle, n'a rien de foncièrement choquant.

René Jacobs s'inscrit parfaitement dans cette optique de théâtre sacré et livre de la partition une vision sanguine aux contrastes exacerbés. Ces quelques deux heures vingt de musique sont tendues de la première à la dernière note et menées tambour battant, sans aucun temps mort, sans que cette fermeté se mue cependant en brutalité ou en précipitation. Outre le bémol exprimé au début de ce billet, la seule vraie réserve portera sur l'équipe vocale réunie par le chef qui, sans démériter, n'est pas aussi flamboyante qu'on aurait pu le rêver. Bien entendu, les solistes connaissent bien leur métier, mais en dehors du Jésus terriblement humain de Johannes Weisser (la révélation de ce disque) et du Judas halluciné de Marie-Claude Chappuis (chapeau bas), on ne peut pas dire que s'y distinguent des individualités très marquantes. La prestation du RIAS Kammerchor est, en revanche, excellente. La cohésion et la discipline de ce chœur, qui aborde avec talent les répertoires les plus divers, ne sont plus à démontrer ; sa participation à cet enregistrement en apporte une nouvelle preuve. Cependant, à titre tout à fait personnel, j'avoue que l'emploi d'un effectif de 35 choristes me paraît quelque peu excessif dans une œuvre comme la Brockes-Passion, particulièrement dans les moments où toutes les forces sont réunies et qui sont parfois à la limite de l'empâtement. Je demeure convaincu qu'un chœur plus léger, entre un et trois chanteurs par partie, aurait rendu plus exactement compte des intentions du compositeur et autorisé une réactivité encore supérieure à celles du chef. Mais j'ai gardé la meilleur pour la fin, car si quelqu'un tire son épingle du jeu dans ce disque, c'est bien l'orchestre qui est, de bout en bout, exceptionnel. L'Akademie für Alte Musik Berlin confirme, si besoin était, sa position éminente dans l'univers des ensembles « historiquement informés », à tel point qu'on ne sait que louer le plus, les couleurs instrumentales (quels hautbois !), la netteté des attaques et de l'articulation, ou le plaisir évident que prennent ses membres à jouer ensemble. Galvanisés par un chef qu'ils ont visiblement bonheur à suivre, les musiciens relaient avec un enthousiasme communicatif l'urgence dramatique voulue par Jacobs et aident largement à relativiser les quelques faiblesses de la distribution vocale.


Qu'on ne s'y trompe pas, malgré les réserves que l'on peut émettre sur sa réalisation et surtout sur certains de ses partis-pris, cet enregistrement est une parution importante, qui documente avec beaucoup d'à-propos un pan de la production de Telemann peu et souvent mal représenté au disque, quand nous croulons littéralement sous les intégrales consacrées à Bach. Cette Brockes-Passion permet d'ailleurs de mesurer à quel point, alors que leurs dons musicaux les mettaient à égalité, les deux hommes étaient mus par des instincts différents, plus théâtral chez l'un, plus contemplatif chez l'autre, sans que ceci constitue un critère pour juger de l'adéquation de leur musique aux sujets sacrés. Et d'ailleurs ce même Bach, dont certains font encore si souvent un pic de sublimité solitaire, ne copia-t-il pas de sa propre main la partition de Telemann en vue de son exécution à Saint Thomas de Leipzig en 1739 ?


Georg Philipp TELEMANN (1681-1767), Brockes-Passion, oratorio de la Passion pour solistes, chœur et orchestre, TWV 5 :1.

Brigitte Christensen, Lydia Teuscher, sopranos. Marie-Claude Chappuis, mezzo-soprano. Donát Havár, Daniel Behle, ténors. Johannes Weisser, baryton.
RIAS Kammerchor.
Akademie für Alte Musik Berlin.
René Jacobs, direction.


2 CD Harmonia Mundi HMC 902013.14
Mini site consacré à cette parution : http://www.harmoniamundi.com/telemann2009/

Extraits proposés :

1. Sinfonia

Les doutes de Jésus à Gethsémani :
2. [16-18] Jésus : Air : « Mein Vater ! » / Récitatif accompagné : « Mich drückt der Sünden Zentnerlast » / Air : « Ist's möglich, dass dein Zorn sich stille ».

Remords et suicide de Judas :
3. [49-51] Judas : Récitatif « Oh, was hab' ich verfluchter Mensch getan ! » / Air : « Lasst diese Tat nicht ungerochen ! » / Récitatif accompagné : « Unsäglich ist mein Schmerz ».

« Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » :
4. [97-102] Récitatif (Évangéliste) : « Und um die neunte Stund' » / Récitatif accompagné (Jésus) : « Eli ! Lama Asaphtani ! » / Récitatif (Évangéliste) : « Das ist in unsrer Sprach' zu fassen » / Récitatif accompagné (Évangéliste) : « Mein Gott, wie hast du mich verlassen ! » / Récitatif (Évangéliste) : « Darnach, wie ihm bewusst » / Récitatif accompagné (Jésus) : « Mich dürstet ! ».

Mort de Jésus :
5. [104-105] Récitatif (Évangéliste) : « Drauf lief ein Kriegsknecht hin » / Récitatif accompagné (Jésus) : « Es ist vollbracht ».
6. [106] Trio (Trois âmes croyantes) : « O Donnerwort ! O schrecklich Schreien ! »

Certitude de la rédemption :
7. [116] Air (La Fille de Sion) : « Wisch ab der Tränen bittre Ströme ».

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Contrepoints
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commentaires

Marie 22/02/2012 09:46


Adapter son écoute au calendrier du jour, c'est aussi s'imprégner de toutes les musiques des anciens compositeurs et j'aime Tellemann tout comme le Passeur que tu es. Suis-je assez sobre ? trop ?
Je t'embrasse.

Jean-Christophe Pucek 23/02/2012 15:53



Tu as tout à fait raison, chère Marie, et je ne manque jamais, durant la période pascale, d'écouter une des nombreuses Passions que nous avons encore. Pas forcément toujours une des deux signées
Bach, d'ailleurs, il en reste encore tant à décourvir.


Je t'embrasse moi aussi



Jean-Christophe 16/04/2009 07:40

C'était, je le crois, l'ambition de Telemann comme celle de Crespi, saisir l'auditeur ou le spectateur, les bousculer en leur proposant des images sonores et picturales qui décrivent à quel point la Passion fut une plongée dans les abîmes de la douleur dont la violence absolue ouvrait nécessairement sur un au-delà transcendant.

Henri-Pierre 15/04/2009 22:27

Toute critique musicale de ma part serait déplacée car au-dessus de mes moyens.J'ai écouté et j'ai été saisi par l'intensité dramatique si heureusemt illustrée par cette quasi anamorphose hallucinée et diluée dans une lumière qui, l'on se le demande, tient du souffre des tourments ou de la dilution dans les fulgurances du paradis.

Jean-Christophe 12/04/2009 14:37

La dimension opératique de cette Brockes-Passion ne me dérange pas non plus, cher Cyrille, mais il faut dire qu'elle est souvent présente dans les oeuvres sacrées de l'époque baroque, même si je ne l'ai rarement que très rarement vue aussi exacerbée qu'ici Je partage complètement ton enthousiasme pour l'interprétation de Marie-Claude Chappuis, que je trouve extraordinairement juste dans le rendu de la folie qui s'empare de Judas et qui va finir par le conduire au suicide. Pour ce qui est du Jésus de Johannes Weisser, c'est sa dimension vraiment humaine qui me frappe et m'émeut; son "Eli ! Lama Asaphtani !" dit le désespoir avec une telle justesse.Concernant le Christ de Crespi, on ne peut effectivement pas dire qu'il s'agit d'une vue idéalisée, même si, comme le soulignait justement Laure, la dimension transcendante n'est pas absente de cette représentation.Je te rejoins pour finir sur ce que tu dis concernant ce disque : en dépit de ses imperfections, il a le mérite d'exister et de documenter dans de bonnes conditions une oeuvre jusqu'ici difficilement accessible. C'est beaucoup, même si pour le vertige absolu, on attendra encore Je t'embrasse.

cyrille 12/04/2009 13:33

   Contrairement à Ghislaine et Laure pour qui gène visiblement la dimension opératique de cette Brockes-Passion et dont je peux comprendre le ressenti ; cette pièce ne me dérange aucunement, bien au contraire. Mais ceci est évidemment essentiellement subjectif.   Pour ce qui est de l' interprétation du Judas par Marie-Claude Chappuis : elle est tout simplement excellente. Le Jésus "de" Johannès Weisser m' émeut beaucoup moins. Il me faut bien avouer que j' ai toujours été beaucoup plus sensible au timbre vocal féminin, et dans quelque oeuvre que ce soit.   Concernant le " Christ tombé sous la croix " de Crespi, je peux également comprendre qu' il puisse choquer ; ou tout le moins interpeler. On a trop souvent déifié par l' image ( picturale, cinématographique, etc. ) le Christ.   Ce tableau est pourtant intéressant car il montre un Messie humain, voir accessible, et je concède volontiers y être plus sensible   Quant à l' interprétation de l' ouvrage par René Jacobs ( avec ses partis-pris ), il a le mérite finalement d' exister ! En espérant qu' il fasse des émules...A noter l' excellence des hautbois par ailleurs !Je t' embrasse 

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