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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 19:41

Pietro Falca, dit Pietro LONGHI (Venise, 1701-1785),

Le concert, 1741.

Huile sur toile, Venise, Gallerie dell'Accademia.


Weinzierl, 10 mars 1758.


Très noble et très honoré Monsieur,

Puisqu'il faut se résoudre à ce que les bruits les plus désobligeants soient ceux qui circulent le plus rapidement, la rumeur concernant la ruine prochaine qui menacerait ma famille est, si j'en crois l'aide que vous m'offrez généreusement dans votre lettre du 1er mars, parvenue jusqu'à vous. C'est bien d'un cœur aussi noble que le vôtre de se soucier ainsi du cours de mes affaires, et je vous sais gré de l'intérêt dont vous daignez m'honorer. Les gens, néanmoins, ont toujours une propension à exagérer les choses et s'il est vrai que les temps qui viennent ne seront pas des plus aimables, il est absolument faux d'imaginer que d'ici quelques mois je n'aurai pour toute richesse qu'une pauvre sébile. Mais c'en est assez de tous ces caquets et commérages, il est une affaire d'une toute autre importance dont je souhaite vous entretenir puisque vous m'en fournissez l'opportunité.

J'ai à mon service, depuis l'année dernière, un homme remarquable dont je ne suis cependant pas certain de pouvoir garantir le poste et que je prends donc la liberté de vous recommander tout particulièrement. Comme je vous sais grand amateur de musique italienne, je porte à votre connaissance que ce Haydn-ci a reçu l'enseignement du maestro Porpora à Vienne, où il était auparavant petit chanteur à la cathédrale. Je réponds de son excellente moralité comme de son acharnement à l'étude et de sa promptitude à toujours satisfaire les demandes que lui exprime son maître. C'est, en effet, un homme qui connaît sa place et auquel ses qualités n'ont nullement tourné la tête. Pour preuve de l'éminence de ces dernières, je vous fais parvenir, avec cette missive, la copie d'un des divertimentos à quatre - NB : sans clavecin - qu'il a composés sur mon ordre exprès à la fin de l'été dernier. Ils ont été essayés ici-même à l'automne, avec le plus grand effet. Le bon Albrechtsberger, qui me faisait l'amitié de tenir la partie de violoncelle et dont vous savez sans doute qu'il n'est pas homme à se départir de son sérieux, en a été aussi transporté que Pygmalion à l'éveil de sa statue, c'est dire. Vous qui pouvez vous enorgueillir de posséder, au sein de votre chapelle, des musiciens de grand renom, faites-leur jouer cette pièce qui regorge de feu et d'idées nouvelles exprimées, qui plus est, avec le goût le plus exquis, et je gage que vous serez, à votre tour, enchanté. Je suis convaincu que ce jeune Haydn, tout petit-noiraud qu'il est, donnera les plus grandes satisfactions, pour peu qu'une main ferme le pousse en avant, l'obligeant à se déprendre de cette retenue naturelle qui finira par lui causer grand tort si elle persiste à lui faire chérir l'ombre et les recoins.

Je vous serais reconnaissant, Monsieur le Comte, d'avoir l'obligeance de me faire connaître votre sentiment assez tôt pour que je puisse, à mon tour, informer Haydn, qui, pour l'heure, ignore tout de mes projets le concernant. Il pourrait y voir du mécontentement à son égard, quand les raisons qui me poussent à me séparer de lui sont toutes autres mais ne regardent pas un homme de sa condition. Si vous le jugez digne de votre chapelle, je lui ferai entendre tout l'avantage qu'il pourrait avoir à servir un maître tel que vous et dès son accord, que je me fais fort d'obtenir si tel est votre désir, je le tiendrai quitte de tout engagement à mon égard.

Dans cette attente, j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Comte, votre très dévoué et très obéissant serviteur,

Karl Joseph von Fürnberg.


On ignore à quelle date Joseph Haydn entra au service du baron Karl Joseph von Fürnberg (c.1719/20-1767), mais on peut raisonnablement situer vers 1757 le début de sa brève - une année, tout au plus - activité auprès cet employeur, qui résidait à Weinzierl à une centaine de kilomètres de Vienne, non loin de l'abbaye de Melk. Le baron, issu d'une famille de noblesse récente (1732), organisait en sa résidence des séances de musique de chambre, et c'est pour elles qu'il commanda à Haydn des œuvres destinées à être jouées à quatre. Si l'on en croit la biographie publiée par Griesinger (Leipzig, 1810), les exécutants de ces « divertimenti a quatro » selon l'appellation du compositeur lui-même, furent, outre ce dernier, le curé du village, l'intendant du baron et un Albrechtsberger qui est probablement Johann Georg (1736-1809), célèbre organiste et compositeur, maître de chapelle à Saint Étienne de Vienne en 1793 et professeur de Beethoven, qui fut en poste à Maria Taferl, près de Melk, entre septembre 1757 et avril 1759.

Par leur coupe en cinq mouvements, les dix « proto-quatuors » connus sous le nom de « Quatuors à Fürnberg » ne se dégagent pas encore de la forme traditionnelle du divertimento autrichien, faisant la part belle à l'esprit de la musique de plein air et de danse, puisqu'on y trouve, entre autres, deux menuets. C'est sans doute pour cette raison que Haydn ne les comptait pas au nombre de ses quatuors, dont il faisait débuter la liste avec l'opus 9 (1769-70). Ils s'inscrivent néanmoins dans un mouvement d'émancipation progressive vis-à-vis des formes héritées du Baroque, qui, même si on peut en déceler de timides germes dans les Sonate a quattro senza Cembalo (après 1715 ?) d'Alessandro Scarlatti (1660-1725), ne va réellement prendre son essor que dans les années 1750. Pour résumer à très grands traits, on y assiste, d'un côté, à l'abandon progressif de la basse continue, et, de l'autre, sous l'influence des compositeurs de l'École de Mannheim, à une différenciation croissante, qui deviendra rapidement définitive, entre musique symphonique et de chambre.

S'il ne faut pas demander à ces quatuors de jeunesse plus qu'ils ne sauraient offrir, on reste tout de même assez ébahi par leur richesse d'invention et les traits typiquement haydniens qu'ils contiennent. Les irrégularités de structure, l'irruption de silences inattendus, la concision efficace du discours ainsi que la capacité à le tendre par accumulation d'énergie, le parfum populaire de certaines tournures mélodiques sont autant de procédés qui accompagneront Haydn tout au long de sa carrière et contribueront largement à son succès. Si le XIXe siècle, dans son besoin de créer des héros, a abusivement affublé le compositeur d'une épithète de « père du quatuor » qui doit être relativisée en considérant les travaux simultanés de Luigi Boccherini (1743-1805), il n'en demeure pas moins que la courte année passée auprès du baron Fürnberg va permettre à Haydn de jeter les bases de ce qui deviendra, au bout d'un processus de décantation d'une dizaine d'années, une des formes les plus emblématiques de l'âge classique. En entrant, sans doute dès les premiers mois de 1758, au service d'un autre employeur, il va s'atteler à un autre genre sur lequel son influence ne sera pas moins déterminante.


Joseph HAYDN, Quatuors pour deux violons, alto et violoncelle, opus 1 (Hob. II .6 pour le n°0, Hob. III .1, 2, 3, 4 et 6 pour les autres) et opus 2 (Hob. III .7, 8, 10, et 12), dits « Quatuors à Fürnberg ».


Extraits proposés :

Afin de vous présenter ces quatuors de jeunesse bien peu souvent interprétés, j'ai choisi, plutôt que de me limiter à un seul d'entre eux, de sélectionner quelques mouvements représentatifs de l'ensemble et de les disposer dans l'ordre le plus usuel adopté par Haydn dans ces deux opus (vif - menuet I - lent - menuet II - vif), formant ainsi une sorte de quatuor aussi « idéal » qu'imaginaire.


1. Quatuor à cordes en si bémol majeur, opus 1 n°1, Hob. III .1 :

[I] Presto.

2. Quatuor à cordes en sol majeur, opus 1 n°4, Hob. III .4 :

[II] Minuet.

3. Quatuor à cordes en fa majeur, opus 2 n°4, Hob. III .10 :

[III] Adagio (en fa mineur).

4. Quatuor à cordes en ut majeur, opus 1 n°6, Hob. III .6 :

[IV] Minuet.

5. Quatuor à cordes en mi majeur, opus 2 n°2, Hob. III .8 :

[V] Finale, Presto.


QUATUOR BUCHBERGER

(sur instruments « modernes » : Hubert Buchberger, violon I - Julia Greve, violon II - Joachim Etzel, alto - Helmut Sohler, violoncelle.)


Quatuors à cordes opus 1 et opus 2 (Intégrale, volume 6). 3 CD Brilliant classics 93650.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Saisons Haydn
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commentaires

Jean-Christophe 09/04/2009 10:12

Vous êtes trop indulgents avec moi

Ghislaine 09/04/2009 09:16

Ah, tu vois bien ! Je ne suis pas la seule à dire "Pffff" au sujet de tes doutes et je suis heureuse de le constater

Henri-Pierre 08/04/2009 21:44

Pff

Jean-Christophe 08/04/2009 19:57

Je ne peux mépriser ce qui n'existe pas...

Henri-Pierre 08/04/2009 18:15

Bah, tu méprises trop tes talents.

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