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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 10:59

Jules ADLER (Luxeuil, 1865-Nogent-sur-Seine, 1952),

La grève au Creusot, 1899.

Huile sur toile, Le Creusot, Écomusée.


Rien ne me fait plus sourire que les rencontres inattendues. L'autre jour baguenaudant dans les rues de la ville emplies de soleil et de manifestants, je me demandais quelle pourrait être la bande-son de ces mois étranges où, dans un même temps, se fait jour une tension populaire grandissante et se confirme une certaine forme de résignation morose.


« ... Du peuple pygmée il s'approche,

Et, bravant de petits discours,

Met le royaume dans sa poche ;

Mais les barbons règnent toujours. »


Le 19 mars 2009, entre 1,2 et 3 millions (selon les sources) de personnes ont défilé en France pour manifester leur mécontentement face à la crise, la baisse du pouvoir d'achat, et, plus globalement, à mon sens, contre un monde dont l'illisibilité est ressentie non seulement comme injuste mais aussi potentiellement menaçante, sans doute à raison. Revendiquez, braves gens, faites flotter des banderoles, rouvrez, comme à Nantes, des cahiers de doléances au parfum suranné de Ça ira, et vous verrez que, finalement, ça n'ira pas.

Une certaine histoire a voulu mettre dans la bouche de Marie-Antoinette un mot qu'elle n'a pas prononcé, vous savez, le trop fameux « ils n'ont pas de pain ? Qu'ils mangent de la brioche », afin de justifier la nécessaire suppression d'une royauté devenue aveugle aux maux du peuple. En 2009, le pouvoir est toutes Rollex dehors quand, pour certains, s'offrir un paquet de yaourts est devenu un luxe, il prend bien garde de ne surtout pas érafler le patrimoine de ses richissimes amis, et s'attache à minimiser la portée des mouvements populaires, dans la droite ligne de cette annotation du journal de Louis XVI, année 1789 : « 14 juillet, rien ». Fruits confits dans cette brioche pour le coup bien réelle, la veille des manifestations du 19, certaine banque annonce l'attribution de 150000, 70000 et 50000 stock-options au profit de quatre de ses dirigeants, quand cet établissement vient de bénéficier de fonds publics pour assurer une stabilité mise à mal par la crise. Gourmandés par un pouvoir visiblement heureux de trouver dans cette affaire de quoi détourner l'attention alors que la diversion sécuritaire des jours précédents n'avait pas réussi, les Crésus suspendent temporairement la décision sans toutefois l'annuler, on ne va quand même pas cracher sur un petit bénéfice. Face à de tels agissements, je me demande ce qu'attend le Vatican pour instruire le procès en béatification de Jérôme Kerviel.

 

 

Jean-Paul LAURENS (Fourquevaux, 1838-Paris, 1921),

Le pape et l'inquisiteur, 1882.

Huile sur toile, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts.


« ... Sous lui l'église déchue

Ne brûle juif ni païen.

- Saint-Père, Rome est fichue ;

Vous vous damnez comme un chien. »


Puisque nous sommes à Rome, restons-y. Je ne veux pas revenir trop longuement sur les remous qu'ont provoqué les déclarations d'un pape qui, après la réintégration des intégristes au sein de son Église et la condamnation molle des propos négationnistes de l'évêque Williamson, a commis une nouvelle bourde de communication en tenant des propos difficilement acceptables sur le port du préservatif. Même en considérant que le pontife, en sa qualité de chef d'une communauté de croyants, se doit d'assurer, coûte que coûte, l'unité de cette dernière tout en affirmant son statut d'autorité morale, et que, finalement, il ne fait que radoter, en matière d'éthique, ce que son prédécesseur, le très encensé Jean-Paul II, assénait certes avec un tout autre talent de communicant, je vous avoue que je suis un peu marri qu'un homme d'une aussi éminente stature intellectuelle puisse proférer, pour rester poli, de telles bêtises.

Ce qui, en revanche, me révulse complètement, c'est que certaines ministres puissent, alors qu'elles sont au service d'une république, faire, insidieusement cette fois-ci, état de leurs convictions religieuses dans l'exercice de leurs fonctions. Le fait de croire en telle ou telle chose ne fait, à mes yeux, pas problème ; sauf que si l'on s'engage dans une carrière politique qui ne devrait avoir pour but que celui de pourvoir aux besoins de tous sans aucune distinction, on se doit non seulement de faire silence absolu sur ses croyances, mais surtout ne jamais les laisser guider l'action que l'on peut être amené à conduire. Être un serviteur de l'État, c'est de facto accepter d'abdiquer une part de soi au profit de sa fonction, et celles et ceux qui l'oublient mériteraient d'être délogés de leur prébende d'un sacré coup de pied au culte.


Pierre-Jean de Béranger a écrit, dans la première moitié du XIXe siècle, un nombre conséquent de chansons, tantôt émues, tantôt vitriolées, dont le fil conducteur consiste en l'observation attentive des mœurs de son temps et des gens qu'il a pu côtoyer. « Le peuple, c'est ma muse » avouait le chansonnier qui, salué par Lamartine, Hugo, Dumas ou Chateaubriand et jouissant d'une exceptionnelle popularité, refusa pourtant tous les postes officiels qu'on lui proposait. En découvrant cette semaine quelques-uns des airs de Béranger, j'ai eu l'impression qu'en dépit de leur ancrage historique, la révolte et l'ironie qu'ils transportent font toujours sens aujourd'hui et peuvent nourrir la nôtre face à un pouvoir qui, finalement, n'a pas beaucoup changé. Bande-son de choix pour une époque où une poignée de nantis se gobergent de plaisirs tapageurs en prétendant donner des leçons de morale aux petits que nous sommes, leur vigoureux passé a un bel avenir.


Pierre-Jean de BÉRANGER (1780-1857) :

1. Les infiniment petits.

2. Le Pape musulman.


Arnaud Marzorati, baryton.

Yves Rechsteiner, harmonium.

Freddy Eichelberger, pianino Pleyel 1845.


Le Pape musulman & autres chansons. 1 CD Alpha 131.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Entre nous
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commentaires

Jean-Christophe 25/03/2009 20:40

Cher Laurent,
Vous avez raison, tous ces événements ne forment finalement qu'une sorte d'écume qui ne doit pas nous cacher l'essentiel, du moins celui que je tente de défendre ici : les arts et le partage qui peut naître autour d'eux.
Amicalement.

laurent 25/03/2009 16:21

Cher Jean-Christophe,

Merci de remettre les choses à leur place. Je vous rassure, je ne pensais pas un seul instant que Marie sois méprisante envers qui que ce soit.

Je ne vis plus en France depuis longtemps. Je ne vois pas l'aspect superficiel du président comme vous.
Arriviste, dîtes-vous de lui ? Certainement, voire sans aucun doute. Contrairement aux deux présidents précédents, n'aura t-il pau eu besoin de trois tentatives pour accéder au pouvoir "suprême"...

Mais laissons cela de côté. Comme tous vos lecteurs, je m'enrichis bien davantage à vous lire lorsque vous évoquez un musicien ou un disque, qu'à rêver à je ne sais qu'elle Rolex.

amicalement,
laurent

Jean-Christophe 24/03/2009 19:56

Le sport, chère Laure ? Oui, s'il est exempt de l'esprit de performance, qui est un venin pour l'esprit. Que de temps perdu à chercher à dépasser l'Autre et à être le "meilleur" quand le véritable challenge de toute vie est de devenir soi-même !
Pour ce qui est de la foule, je la fuis autant que je le peux, qu'elle soit indisciplinée ou tirée à quatre épingles.

Jean-Christophe 24/03/2009 19:53

Je ne sais pas, cher Henri-Pierre, s'il peut sortir quoi que ce soit de cohérent des explosions populaires, mais, comme toi, j'aime aussi parfois le bruit qu'elles font et suis conscient de leur fonction cathartique.
La position que tu défends en ce qui concerne le pape rejoint celle que j'exposais. Je crois honnêtement qu'il faut être singulièrement aveugle pour estimer que quoi que ce soit peut croître sur les terres stériles du dogme, fors le malheur. C'est la leçon que nous donne l'Histoire, si nous savons l'entendre. Donc, ne tirons pas sur l'ambulance, mais puissent les voix de ceux qui veulent préserver l'humain couvrir sa sirène.
Je me doutais bien que mon allusion à Marie-Antoinette et Louis XVI te ferait réagir. Je n'ai rien à ajouter à ce que tu as dit; devant la connaissance sans parti-pris qui est la tienne sur ces deux figures, tu sais que je m'incline.

Jean-Christophe 24/03/2009 19:45

Mais si, chère Marie, le lien vers le blog de Laurent fonctionne. C'est le site de Mabulle qui devait être un peu ralenti par le travail de purge qu'il mène actuellement contre les vilains blogs qui parasitent son espace vital ;o)
Je partage pleinement ce que tu dis concernant les devises : il faut s'intéresser à ce qui se cache derrière les grands mots.

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