Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 mars 2009 7 15 /03 /mars /2009 15:53

Sebastian (Sébastien) Stoskopff (Strasbourg, 1597-Idstein, 1657),
Corbeille de verres
, 1644.
Huile sur toile, 52 x 63 cm, Strasbourg, Musée de l'Œuvre Notre-Dame.


Il aura fallu tout l'acharnement d'un homme, Hans Haug (1890-1965), ancien directeur des musées de Strasbourg, pour que la figure de Sebastian Stoskopff émerge lentement de l'oubli à partir des années 1930. Signe indubitable de l'évolution du goût, même si l'artiste n'a pas encore acquis, à mon sens, toute la place qui devrait être la sienne dans la peinture du XVIIe siècle, le tableau que je vous présente aujourd'hui est un de ceux qui a recueilli le plus de louanges lors de l'exposition consacrée aux « peintres de la réalité » présentée au Musée de l'Orangerie du 22 novembre 2006 au 5 mars 2007.

 

Mais qui est ce Sebastian Stoskopff ? Son histoire commence à Strasbourg le 31 juillet 1597, date à laquelle il est baptisé. Sa famille est protestante et appartient à la petite bourgeoisie, le père occupant la fonction de courrier diplomatique pour l'administration locale. On ne sait rien de la formation académique de Sebastian, mais son père a dû prendre conscience assez tôt du talent d'un fils pour lequel, alors qu'il fréquente sans doute déjà l'atelier du graveur strasbourgeois Friedrich Brentel (1580-1651), il demande, en décembre 1614, l'aide de la municipalité pour un placement en apprentissage. Il appuie sa requête en montrant aux membres du Conseil les premières œuvres du jeune Sebastian, qui se révèlent suffisamment convaincantes pour emporter la décision. Le jeune artiste rejoint donc, en juin 1615, Hanau, près de Francfort, où Daniel Soreau (avant 1554 ?-1619), spécialiste des natures mortes, l'accepte, après des réticences, pour une période d'essai de six mois. On peut gager que le maître sut rapidement déceler chez son élève toutes les qualités requises car non seulement il le garda auprès de lui mais c'est lui qui, à la mort de Soreau, sera choisi pour diriger son atelier jusqu'en 1622. À cette date, après avoir en vain tenté de s'installer à Francfort, Stoskopff gagne Paris. On ignore tout de la première phase son séjour dans la capitale, si ce n'est qu'y est peinte sa première œuvre datée et signée, une Nature morte aux livres et à la chandelle (1625), aujourd'hui conservée à Rotterdam.

Après un voyage en Italie dont la seule certitude est un passage attesté à Venise en 1629, Stoskopff s'établit de nouveau à Paris pour une dizaine d'années, durant laquelle il effectue, en 1633, un séjour à Troyes au service du baron Guichard du Vouldy. Sa longue présence dans la capitale lui permet de côtoyer ses contemporains, Lubin Baugin (c.1610-1663), Louise Moillon (1610-1696) ou Jacques Linard (1597-1645), dont les réalisations, en dépit de différences notables de facture, parlent le même langage que les siennes. Sans doute contraint par les évolutions du goût d'aller chercher fortune ailleurs, Stoskopff regagne Strasbourg autour de 1641, date à laquelle sa présence est documentée dans la cité alsacienne. Il s'y marie en 1646 avec Anna Maria Riedinger, fille d'un orfèvre, et le couple a une petite fille en 1647. La quinzaine d'années qu'il passera dans sa ville natale sera souvent houleuse mais très productive ; la renommée de l'artiste, pourtant en butte avec la puissante corporation des peintres, devient d'ailleurs telle que son principal commanditaire, le comte Johannes von Nassau-Idstein, finit par le convaincre de s'installer sur ses terres, à Idstein, à une vingtaine de kilomètres au nord de Wiesbaden. Il y arrive au début de l'année 1656, mais sa période d'activité y sera de très courte durée. Mort officiellement après s'être « saoulé à mort avec de l'eau-de-vie », mais, très probablement, ainsi qu'on l'apprendra vingt ans plus tard à l'occasion d'un procès en sorcellerie, assassiné par un aubergiste, Sebastian Stoskopff est, en effet, enterré à Idstein, presque à la sauvette, au matin du 11 février 1657.

 

Au fur et à mesure que son œuvre progresse, il y a chez Stoskopff une jouissance de plus en plus évidente vis-à-vis de la matière picturale, qui se ressent particulièrement dans sa façon de traiter le verre, matière à laquelle il semble avoir été particulièrement sensible, puisqu'il en fait le sujet principal de quelques-unes de ses toiles tardives, en association, parfois, avec d'autres objets. Dans cette Corbeille de verres conservée au Musée de l'Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, la table et la corbeille d'osier qui contient les verres, cette dernière traitée d'une façon qui rappelle que Stoskopff a reçu d'un graveur les premières bases de son métier, sont envisagées comme simples éléments de décor et rendues avec une sobriété propre à ne pas détourner l'attention de l'essentiel, les verres qui monopolisent toute l'attention et la dextérité du peintre. Il n'en présente d'ailleurs pas un service uniforme, mais une sorte de petite collection où chaque exemplaire semble rivaliser de raffinement. Il en a, en outre, tout particulièrement soigné la disposition afin de saisir les infinies variations de la lumière qui s'y reflètent et les traversent, ce qu'il rend, tout comme les plus infimes détails des objets eux-mêmes, avec une éblouissante maîtrise, poussant même la virtuosité à ne suggérer la réalité physique de certains verres que par les effets lumineux qui irisent leur matière.

Mais cette perfection technique n'est pas le seul propos de l'œuvre. Si l'on porte le regard au-delà de sa beauté formelle, un tout autre message, fort clair pour les contemporains, s'impose à l'esprit. Stoskopff a, en effet, représenté, au premier plan, les fragments d'un verre brisé, détail qui entraîne immédiatement le spectateur vers une réflexion à portée nettement morale. Dans l'esprit des poèmes écrits par les auteurs allemands contemporains de l'activité du peintre, au nombre desquels émerge la grande figure d'Andreas Gryphius (1616-1664), le verre brisé symbolise la fugacité et la fragilité non seulement de la beauté mais surtout de la vie, ce magnifique ouvrage qu'un choc suffit à fracasser : « Devant la mort / Ici à rien ne sert la force : tu es verre. » La sonnette de table parle le même langage de l'inéluctable, non par sa fonction, mais par son tintement qui, allégoriquement, fait songer à celui des instruments qui marquent la fuite du temps, les horloges qui ponctuent les jours, les cloches qui scandent les étapes essentielles de la vie, carillons des naissances et des mariages, glas des enterrements.


Bien au-delà de la simple représentation d'un quotidien magnifié par une sidérante virtuosité picturale, Stoskopff, sans user du vocabulaire coutumier d'un genre où fleurissent crânes, bougies gagnées par l'extinction ou sabliers que lui-même n'hésite pas à utiliser ailleurs, nous rappelle ici le caractère transitoire de toute chose, livrant avec cette Corbeille de verres une Vanité d'une absolue transparence.


Heinrich Albert (1604-1651), Letze Rede einer vormals stoltzen und sterbenden Jungfer, Lied sur un texte de Simon Dach (1605-1659).


Annette Dasch, soprano.
Membres de l'Akademie für Alte Musik Berlin.

 

deutsche barocklieder annette dasch akademie fur alte musikDeutsche Barocklieder. 1 CD Harmonia Mundi HMN 911835. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Un autre billet consacré à Sebastian Stoskopff est disponible en suivant ce lien.

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Christophe Pucek - dans Cimaises
commenter cet article

commentaires

Catherine D 24/09/2012 11:45


Magnifique cette toile (?) et sa symbolique, un brin nostalgique...il y a là du solide et du fragile, la richesse du métal, et le naturel du panier d'osier, je m'interroge sur l'objet à droite,
une statuette d'enfant ? qui serait mort... comme un putti
bonne journée, avec vent, sans tambour ni trompettes

Jean-Christophe Pucek 24/09/2012 19:29



Oui, Catherine, il s'agit bien d'une toile et la statuette est, en fait, la sonnette de table que je mentionne dans mon texte et dont le tintement est à mettre en relation avec celui des horloges
égrénant le temps qui passe.


Merci pour ton commentaire et belle soirée à toi ainsi qu'à Hector, avec les caprices de la bruine et du vent pour lui faire décor.



Danièle 15/04/2012 14:43





Vos billets, Jean-Christophe, ont ceci de délectable qu'à travers les œuvres que vous nous faites
découvrir, nous nous rappelons certaines de nos émotions passées. Alors, permettez que je partage avec vous aujourd’hui le "Vase en cristal de roche" de B. A. Desgoffe - comme quoi, l'académisme
a du bon et même du très bon - et, plus contemporaines, les sculptures de Laurent Chaumarat que j'ai découvertes dans une galerie de la ville. Si je n'aime pas toutes ses réalisations, les
sculptures intemporelles de vagues en verre bleuté de ce tahitien d'origine sont d'une beauté à couper le souffle. 


PS/Après vos suggestions, dont je vous remercie grandement, j'ai réservé les nocturnes de Fauré par
Stefan Irmer, je vous en dirai plus après écoute. Quant aux Ténèbres des Demoiselles de Saint-Cyr, je suis encore sous le charme, mon commentaire viendra en son temps !

Jean-Christophe Pucek 16/04/2012 09:41



Si je ne crois absolument pas à l'universalité de l'art - peinture comme musique -, je suis, en revanche, absolument convaincu de sa fonction mémorielle qui en fait un incomparable vecteur
d'émotions, Danièle. Je ne connaissais pas les réalisations de Desgoffe et je vous remercie pour leur découverte; elles sont effectivement d'une virtuosité picturale assez impressionnante, même
si elles illustrent, à mes yeux, cette perte de la dimension de l'objet que je qualifierai, faute de meilleur adjectif, de « transcendante », qui s'est perdue au XIXe siècle et fait qu'aucune
nature morte des XVIIe et XVIIIe n'est jamais, si le peintre est de talent, qu'une description somptueuse d'objet, mais quelque chose qui ouvre sur une dimension plus vaste, comme c'est le cas
(entre autres) chez Stoskopff, Louise Moillon ou Chardin.


Je me réjouis à l'avance de lire votre appréciation sur les Ténèbres de Couperin par Les Demoiselles de Saint-Cyr (quel disque magnifique) et espère que les Nocturnes de Fauré
vous donneront autant d'émotions qu'ils m'en ont donné.


Très belle journée et grand merci pour votre fidélité.



Henri-Pierre 13/03/2012 16:49


15 mars 2009.
Après demain il fera trois ans.
Je te le disais bien que le temps passe et que la vie des verres est dès la première réception d'ivresse déjà compromise.

Jean-Christophe Pucek 14/03/2012 07:01



Tempus fugit irreparabile, comme disaient les Anciens, et les verres témoignent avec beaucoup de réalité de ce caractère irréparable. Mais sans doute nos ivresses, du moins pour ceux qui
en ont, ne seraient-elles pas aussi délectables si ne venait s'y mêler cette goutte d'amertume qui nous rappelle qu'elles ne dureront pas.



Jean-Christophe 31/03/2009 10:02

Ce n'est pas iconoclaste du tout, chère Myriam, je ne vois pas pourquoi nous devrions être transis d'admiration devant les œuvres d'art en nous retenant d'y jeter un regard plein d'humour :o)

myriam 29/03/2009 19:00

Au risque d'apparaître iconoclaste, la personne qui a rangé ces verres dans cette corbeille était bien imprudente, mais quel rendu par ce peintre !

Présentation

  • : Passée des arts
  • Passée des arts
  • : Un parcours à travers les expressions artistiques, du Moyen-Âge à la première moitié du XXe siècle.
  • Contact

Recherche